‹ BoccaceChapitre 26 sur 112 · COUR D'AMOUR · texte numérisé non relu

COUR D'AMOUR

de si dangereux engagements. Elle va trouver l'amant, lequel, touché de sa douleur et de la générosité du mari, lui rend sa parole. Lequel est le plus digne d'admiration du mari qui sacrifie son honneur pour le repos de sa femme, de l'amant qui renonce à son droit pour ne pas la désoler ou finalement du magicien qui avait, quoique pauvre, refusé toute récompense pour le service rendu à l'amant?

La dernière des questions est tragique. Une femme mariée est aimée d'un autre homme que son mari, mais elle reste honnête ; prise des douleurs de l'enfantement, elle paraît succomber : on l'ensevelit ; son amant veut la revoir et embrasser son cadavre, puisqu'il n'a pu l'embrasser vivante ; il se fait ouvrir son tombeau. Boccace explique avec des détails qui nous semblent dans ce cas particulièrement choquants, mais que l'inconscience du temps rendait acceptables, comment l'amant s'aperçoit alors que sa dame n'est point morte ; rappelée à la vie dans la maison de celui-ci, elle finit d'accoucher et, peu de jours après, elle est ramenée par l'amant à son mari avec l'enfant. Il s'agit de décider si la joie du mari, auquel on rend une femme adorée qu'il croyait avoir perdue et un fils qu'il pensait ne jamais voir, est plus grande que la loyauté de l'amant qui respecte la dame dès qu'il la sait vivante \

i. C'est l'histoire que Boccace a reprise dans le Décaméron, xe journée, ive nouvelle, en en atténuant un peu la gravelure. — Pio Rajna, L'Episodo délie Questioni d'amore nel Filocopo dans Romania, vol. XXXI, 1902, p. 28-81.

Le Filocopo est infiniment long ; il n'était pas achevé, bien que Boccace y eût mis grande diligence, que Fiammetta l'avait, ce semble, abandonné définitivement. Quand Filocopo repasse par Naples, il demande à son ancien compagnon Galeone où est Fiammetta, et Galeone, en qui Boccace s'est représenté, baisse les yeux et réplique que cette femme volage l'a abandonné et que « l'étoile qui guidait sa barque au port du salut s'est éclipsée, en sorte qu'il se trouve sans secours au milieu des flots tempétueux ».

Boccace se remit à l'œuvre; il avait écrit le Filocopo pour plaire à sa belle ; il écrivit le Filostrato pour la reconquérir et peindre ses espérances trompées et sa souffrance1. Filocopo signifiait, à son sens, comme on l'a vu : « Celui qui peine par amour ». Filostrato voulait dire : « Celui que l'amour a terrassé z » ; l'un est un poème en prose, l'autre un roman en vers, car le poète prenait maintenant chez Boccace tout à fait le dessus ;

Du même, L'na Questione d'amure dans Racculta di studj critici dedicati ad A. d'Ancona, Florence, 1901, p. 553. — Dans la septième question, Boccace fait une théorie sur les espèces de l'amour, comme on devait en essayer si souvent à l'époque de la Renaissance. Il en distingue trois : l'amour honnête, qui est celui qui nous unit au créateur et par lequel l'univers est régi ; l'amour « délectable », qui est notre objet dans la vie et notre souverain bien, mais qui cause tous nos maux; il nous prive d'honneur, nous conduit aux actions infâmes, crée les vices, cause les vaincs sollicitudes et détruit la liberté. Le troisième amour est celui de l'utile; le monde en est plein, mais « on devrait plutôt l'appeler haine ». (Cf. p. 78.)

1. « Li piacque dimostrare in versi la cagion del suo duolo », comme il le dit chant vu, st. lix.

2. Boccace, mal renseigné, pensait que Pétrarque avait composé une comédie appelée Filostrato.

DÉDICACE DU « FILOSTRATO »

la forme métrique qu'il adopta est celle de l'octave, dont il ne fut point, à proprement parler, l'inventeur, mais que, le premier, il sut employer de façon habile et élégante, et dont les poètes du xvie siècle firent un si bel instrument de sonorité et de grâce.

« Vous êtes partie subitement pour le Samnium (Aquino?), dit-il à Fiammetta dans une épître liminaire, et j'ai appris par votre absence à connaître tout le bonheur que j'avais à vous voir. Mes larmes auraient touché mon plus cruel ennemi ; la ville, les temples, les places, les loggia me semblent désertes ; je regarde sans cesse cette partie du ciel sous laquelle je pense que vous devez vous trouver, et alors la pensée m'est venue de mettre dans la bouche d'un être passionné, tel que j'ai été et que je suis encore, le récit de mon martyre '. J'ai cherché dans les vieilles histoires quel personnage je pourrais choisir comme porte-parole de mon amour secret et malheureux, et j'ai songé à Troilo, fils de Priam, qui aimait Griseida -. Ses malheurs sont ma propre histoire ; je les ai chantés en rimes légères et dans ma langue florentine. Quand vous lirez les

i. L'écho des mêmes sentiments de tristesse se trouve dans un grand nombre des sonnets de Boccace et dans les canzoni v et vi.

2. Boccace puisa son récit dans le Roman de Troie, de Benoit de Sainte More, que Guido délia Colonna venait de traduire; le texte et la traduction ne sont pas en tout semblables. Boccace, qui connaissait la langue dans laquelle est écrit le texte original, s'est servi de ces deux sources; les ressemblances sont surtout sensibles aux passages suivants : v. 13279, avec ch. iv, v. n5; v. i3545, avec ch. vi, v. 22; v. 13647, avec ch. v, v. i5. Voir articles Paolo Savj-Lopez, dans Romania, t. XXXVII, 1898, 442.

lamentations de Tioilo et sa douleur au départ de son amante, vous connaîtrez mes larmes, mes soupirs, mes angoisses, et, si je vante les beautés et les charmes de Griseida, vous saurez que je songe aux vôtres. » Et il ajoute : «Que si j'ai raconté les joies qui précédèrent son affliction, ce n'est pas pour donner à croire que j'aie pu jamais me féliciter moi-même d'un bonheur semblable, car la Fortune ne me fut jamais si propice, mais pour rendre plus apparente la douleur qui leur succède '. »

La matière du poème est des plus simples. Boccace avait entendu poser dans une compagnie de gens d'esprit la question suivante : « Vaut-il mieux, pour un amant, voir souvent sa belle sans pouvoir lui parler, s'entretenir d'elle avec un confident, ou songer à elle ? » Et il montre un amant privé du commerce de celle qu'il aime.

La fille de Calchas, lequel est ici « un prêtre d'Apollon » et, en même temps, évêque de Troie, Griseida, est restée dans la ville assiégée d'où son père, averti par sa puissance divinatrice, s'est enfui. Elle est très belle et veuve.

Un prince troyen, Troilo, quia déjà connu bien des amours, pénètre dans un temple où elle se trouve, « regardant de-ci, de-là, comme le font les jeunes gens, s' essayant à courtiser les belles femmes qui s'y trou-

i. Boccacc répète les 'mêmes choses au commencement du poème, st. 2 et suivantes, et, à la fin, dans son invocation à son propre livre.

TROILO ET GRISEIDA

vaient et recevant tantôt d'aimables réponses et tantôt des rebuffades » ; il aperçoit Griseida vêtue de noir sous un voile blanc qu'elle ramenait gracieusement sur sa poitrine '. Il était entré dans le temple «libre et heureux », il en ressort « pensif et amoureux ».

C'était le moment charmant de l'année où « les prés se couvrent de fleurs et où les oiseaux commencent d'aimer ». Troilo se promenait souvent dans son jardin, et Griseida le vit de sa fenêtre, et il la vit aussi. La fenêtre était en Italie le plus funeste ennemi de la vertu des femmes. Pour plaire à Griseida, Troilo fait grande dépense, donne largement, chante et change souvent de vêtement 2, à la manière des jeunes Italiens dont Boccace avait pu voir et imiter le manège.

Un cousin de Griseida, Pandaro, vient de façon très propice l'aider à triompher des scrupules de la belle veuve ; il lui montre combien par sa beauté et sa grâce Troilo surpasse tous les jeunes gens dont elle est admirée ; il lui détaille sa douleur. Griseida se défend tout en avouant ingénument son sentiment :

Je sais bien que Troilo est grand et valeureux, Et que toute femme devrait être heureuse De lui appartenir ; mais, depuis que mon époux Me fut enlevé, mon désir est resté Étranger à l'amour, et mon cœur Souffre encore de sa mort cruelle.

i. Chant i, st. 18-19. De même dans le roman de Fiammetta. 2. Chant m, st. 17.

Je garderai tant que je vivrai Le souvenir de la séparation '.

Elle finit par se laisser ébranler; Pandaro lui remet des billets de Troilo, l'encourage, facilite les rencontres avec une complaisance si empressée que Troilo doit rassurer par moments sa conscience alarmée en lui affirmant que seuls les avares « qui rendent par amour du lucre des services aux amoureux méritent le nom dont il redoute de se voir qualifié, tandis que lui n'a agi que par amitié 2 ».

Cependant Griseida se souvient des paroles de Pandaro, qui lui répète que la jeunesse n'a qu'un temps.

Je suis jeune et belle, charmante et heureuse,

Veuve et riche, noble et aimée.

Je mène sans enfants une vie agréable,

Pourquoi ne serais-je pas aimée?

Si par hasard l'honneur me le défend,

Je serai prudente et tiendrai toujours secrète

Ma flamme, de manière que jamais on ne saura

Que l'amour est entré dans mon cœur.

Ma jeunesse fuit à toute heure,

Je ne veux pas la perdre misérablement.

Je ne connais sur cette terre

Nulle femme qui n'ait d'amant.

Faire comme tout le monde, est-ce péché?

Oui voudra de moi quand je serai vieillie?

i. Chant il, st. 49.

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