JOIE ET DOULEUR DE TROILO
Le temps viendra, si je vis assez,
De pleurer sur l'erreur commise.
Maintenant à quoi bon vivre dans la douleur
Se repentir avant l'heure
Et s'écrier avec tristesse : Que n'ai-je aimé?
Troilo est beau et noble, sage et courtois,
Frais autant qu'une rose et plus que les lis des jardins '.
A quoi bon lutter contre l'amour, « dont nul ne se peut défendre ; qui y essaie laboure en vain, car plus y travaille plus tôt périt 2 », comme le dit Benoît de Sainte -More que Boccace suit de très près dans ce passage.
Tout le chant troisième est une étude fine, pénétrante, experte, de la corruption graduelle d'un cœur féminin sous l'influence de conseils pernicieux. Griseida cède aux entreprises de Troilo habilement secondé par Pandaro, et le chant iv est en entier consacré à célébrer le bonheur des amants. L'image en est si vive et parfois tellement circonstanciée qu'on dirait l'évocation de souvenirs (surtout st. 34).
La douleur de Troilo n'en paraît que plus poignante quand Griseida, appelée dans le camp des Grecs par son père, s'éloigne sous la conduite de Diomède. C'est là le morceau capital de l'œuvre et celui sans doute en vue duquel elle fut conçue.
1. Chant m, st. 2, 3, 4. Cf. dans l'Ameto le récit d'Acrimonia.
2. A comparer avec les vers de Dante, dans l'épisode de Francesca di Rimini :
Amor ch'a null' amato amor perdona....
... Combien triste
Est ce lieu où, si joyeux, je me trouvais
A côté de celle, qui, dans ses yeux,
Tient tout mon bonheur.
Là je la vis rire gaîment ;
Là elle m'attendait au passage ;
Là elle me salua amicalement ;
Là je la vis joyeuse et là songeuse ;
Là elle me parut touchée de mon amour.
Elle était assise là quand elle m'enflamma
D'un amour fervent avec ses beaux yeux.
Elle était là quand elle me prit la main
Et alluma dans mon cœur un nouveau feu.
Là je lui parlai quand elle acquiesça
A mon ardent désir '
Il y a évidemment dans ces vers une réminiscence très certaine de Pétrarque :
Là elle chanta doucement, Là elle se retourna et là ralentit sa marche, Là, avec ses beaux yeux, elle me transperça le cœur Là elle me dit une parole et là elle sourit.
mais ils n'en ont pas moins une grâce particulière et une sincérité touchante.
Griseida devait revenir au bout de dix jours ; elle ne revint pas, d'abord parce qu'elle ne le pouvait guère et aussi parce que son cœur était passé à un autre Diomède était « grand, beau de visage, jeune, alerte et
i. Chant vu, st. 5i, 52, 53. Cf. la Lamentation, même chant, st. 60 et suivantes.