‹ BoccaceChapitre 28 sur 112 · MORALITE DU POÈME · texte numérisé non relu

MORALITE DU POÈME

agréable » ; il n'avait pas tardé à plaire à Griseida. Vainement Troilo l'attend aux portes de la ville ; il voit chaque soir rentrer les gens de la campagne et tomber la nuit scintillante d'étoiles, et son amante ne revient pas. Elle tente de lui donner le change par des lettres pleines d'amour, mais un incident découvre sa trahison. Dans un combat, un Troyen arrache du manteau de Diomède une broche que Griseida lui avait donnée, il l'apporte à Troilo qui la reconnaît. Troilo veut se tuer. Dans tous les romans de Boccace, l'amant trompé est sur le point de se tuer, il hésite et finalement s'en tient aux lamentations, mélancoliques et douces dans les premières œuvres, furieuses dans le Corbaccio.

Sans doute Boccace, lors de son délaissement, eut aussi des pensées de suicide et se contenta de gémir.

En terminant, Boccace tire la morale de cette aventure :

O jeunes gens qui avec l'âge

Sentez croître le désir ardent de la femme,

Refrénez vos passions,

Les démarches inutiles, les appétits coupables,

Mirez-vous dans l'amour de Troilo.

Jeunes femmes ornées de beauté

A qui plus d'un amant tendre

Fait souvent la cour, par vanité

Vous vous enorgueillissez de sa beauté.

Au fond, vous n'estimez que vous et n'appréciez personne.

Vous êtes changeantes et légères comme la feuille au vent '.

Soyez averties et ayez compassion de Troilo

Et de vous pareillement,

Puis adressez une lugubre oraison

En sa faveur au dieu d'amour

Au sein duquel il est à présent.

On a dit avec raison que, dans ce poème, il n'arrive rien et que c'est pourtant une histoire. C'est qu'en effet Boccace, bien avant tout autre, a imaginé le roman psychologique, où l'action peut être nulle et qui n'en est pas moins rempli de mouvement, parce qu'il est le tableau d'un conflit de passions.

Le Filostrato est sans contredit un roman d'une belle tenue littéraire, supérieur au Filocopo et peutêtre aux œuvres suivantes, la Théséide, YAmeto, ÏAmorosa Visione ; la fiction mythologique et le fatras chevaleresque ont disparu ; le jeu des passions produit seul l'action, et l'invention est simple et attachante. C'est, en outre, une œuvre très personnelle.

Dans le Romande Troie (v. 14927 à 15 112), il n'est guère question de la douleur de Troilo ou Troïlus, qui est même quelque peu tournée en ridicule; c'est Griseida, au contraire, qui joue le rôle principal et sympathique; loin d'être blâmée, quand elle a trompé Troïlus : « Molt fut la danzele loée. »

1. On verra plus loin avec quelle âpretc Boccace a parle de la femme ; ici sa misogynie en est à ses débuts. C'était un lieu commun que de médire des femmes. Benoit de Sa in te- More n'est pas plus bienveillant envers les femmes. Roman de Troie, v. i3 418 : « Assez folle est la plus sage. »

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