IMITATEURS ET TRADUCTEURS
Benoît de Sainte-More entre tout d'abord dans l'action ; son récit commence par la séparation des deux amants, sur laquelle d'ailleurs il passe assez rapidement. Par sa tendresse dolente, le désir qu'il a de se tuer, l'amant de Griseida se rapproche beaucoup plus des héros de la Table Ronde que de ceux des trouvères français ; c'est un frère de Tristan. Dans le Roman de Troie, il est désolé de l'absence de sa dame, mais n'en perd pas un coup d'épée ; dans Boccace, il ne songe qu'à son désespoir. Ce n'est pas un fermail d'or qui révèle à Troilus l'infidélité de sa dame, c'est un destrier capturé ; la galanterie remplace la chevalerie. Quant au personnage peu honorable de Pandarus, il est absolument de l'invention de Boccace1.
Il ne puisa pas, d'autre part, aux sources grecques, qui lui étaient alors inconnues ou à peu près. D'ailleurs ses personnages n'ont aucun trait commun avec ceux de V Iliade et des Homérides.
Si Boccace a pris chez d'autres son sujet, il faut reconnaître qu'à son tour il a été imité sans vergogne par Chaucer, Troylus and Griseyde, et par Shakespeare, Troilus and Cressida, qui ne citent même pas son nom. Le Filocopo fut mis en français à la fin du xivc siècle ou au commencement du xvr siècle par Beauvau, qui, se trouvant un jour, à ce qu'il raconte, dans la bibliothèque du roi et étant d'assez maussade humeur par
i. A. Joly, p. 504. Paolo Savj-Lopez, dans Rumania, l. XXVII, 1878, p. 442.
suite des chagrins que lui donnait sa dame, trouva que ce poème répondait si bien à ses sentiments qu'il entreprit aussitôt de le traduire en sa langue, encore qu'il eût cultivé jusque-là un tout autre genre. « Je me suis mis à faire ce traité d'affliction, écrit-il, contre ma droicte nature. » Beauvau, toutefois, attribue le poème à Pétrarque, « un poèthe florentin nommé Pétrearque ». Au reste, Beauvau accommode le poème italien au goût de son siècle, comme ont accoutumé de le faire les traducteurs de tous les temps'.
[.Voici de quel style il raconte la première entrevue de Troilo et de Griseida : « Pourquoi, venu le temps nouveau, que les prez se reverdissent des herbes et de fleurs et que toutes gens deviennent gaves, ainsi qu'ilz le demonstrent en leurs amours, les clercs troyens et seigneurs de l'église firent apparaillcr et aourner leur grand temple où ilz ont accoustumé de sacrisfier. Et a celle feste allèrent dames, damoiselles, chevaliers et toutes gens de bien. Entre lesquelles y estoit la fille de Calcas, Brisaïda, belle en habit de noir, laquelle, tout ainsi que la rose passe toute fleur de beauté, tout ainsi estoit elle plus belle que nulle autre femme, et elle seule cmbellissoit la feste plus que toutes les autres. Et se tenoit assez prés de la porte du temple et estoit sa manière fiére, plaisante et gracieuse. Troylus aloit comme ont acoustumé à aller ces jeunes seigneurs, puis ça puis là regardant par my le grant temple. Il se tenoit avecques ses escuiers, desquels il se alloit d'aucuns mocquant de leurs amorètes; et les autres aloit agullonnant qui alloient gaignant ses dames et ses damoiselles, desquelles partie en blasmoit et partie en louoit, comme celui à qui il ne challoit en plus de l'une que de l'autre. Car il avoit son cueur deslié de tous lieux en sa pure franche voulunté et liberté. En ceste façon et en ceste manière s'en alloit pourmenant. {Nouvelles françaises du xiv- siècle, publiées par Moland et d'Héricailt. Pans, i858.)