INVECTIVES CONTRE LES RICHESSES
transes perpétuelles à cause des serpents qui les entourent et qui sont les soucis que leur causent leurs richesses. Dans le Filocopo, il dit que le plus souvent « les grands biens empêchent les vertus et qu'il n'est chose meilleure ni plus honnête que de vivre en une pauvreté modérée1 » ; et il montre l'homme riche en proie à de perpétuelles appréhensions, craignant que les larrons ne lui dérobent son bien, que ses régisseurs ne dilapident ses revenus, que ses vassaux ne le trompent {Filocopo, 4 question de la Cour d'Amour).
Cependant il lui pesait de n'être point riche. « Quand on est dans l'indigence, écrit-il, les premières années sont bien dures, car elles sont le commencement et le présage de longues souffrances. — Le plus cher parent devient un ennemi ; chacun se moque du pauvre, et celui qui n'a pas de monnaie, personne n'en veut pour ami ». (Amorosa Visione, XIV, 22-23; Ameto.)
Mais ce qui lui pesait plus encore, c'étaient les efforts qu'il fallait faire pour se tirer de la pauvreté. Dans V Amorosa Visione, il représente, non sans une pointe de mépris, son bonhomme de père s' épuisant sans profit à gratter de ses ongles « la Montagne d'or », tandis que le roi Midas, qui n'est autre que Robert, roi de Naples, l'entame à grands coups qui font retentir tout le voisinage2.
1. Dans la Généalogie des Dieux (XIV, 4) : « La pauvreté est la tranquillité de l'âme ; la richesse est ennemie du repos et tourmente les esprits. »
2. Il y a aussi dans ses œuvres bien des passages contre l'avarice, notamment celui-ci du Filocopo : «O avarice, insatiable bête, tu consumes toutes choses ! Tu
Son père dut bientôt reconnaître qu'il n'en ferait jamais un changeur, et il le plaça chez un marchand florentin, où, pendant six années, il apprit surtout, dit-il, à perdre son temps. C'est alors seulement que Boccaccino se persuada que son fils avait réellement plus d'aptitude pour les lettres que pour les affaires. Toutefois, espérant qu'à défaut du commerce l'Eglise l'enrichirait, il lui fit apprendre les règles canoniques chez un maître fameux. Mais Boccace n'avait aucun goût pour ce genre d'études, de telle sorte qu'il perdit là encore six ans. C'est pourquoi il reprochait plus tard à son père de l'avoir empêché de devenir « un grand poète », ce qui fut toujours son objectif. « Si un père juste m'avait conduit, écrivait-il, je serais au rang des grands poètes. On s'efforça, mais en vain, de tourner mon esprit vers les arts du gain, vers la culture mercantile de l'esprit; je ne suis devenu ni négociant ni canoniste, et j'ai perdu toute chance de m'élever à la poésie1. »
entres cauteleusement dans les cœurs et tu brises toutes les lois, tu ne connais pas la foi et tu portes les cœurs à la dureté. » Du reste, la déclamation contre le luxe et l'avarice était un lieu commun que les écrivains exploitaient à Penvi ; les Entretiens de Pétrarque roulent en grande partie sur le mépris qu'on doit avoir pour les richesses; Brunetto Latini en enseigne le dédain dans son Tesoretto, et Dante a livré à de très durs supplices ceux que leurs richesses avaient occupés durant leur existence. Dans le commentaire du chant vu de la Divine Comédie, Boccace explique que Cerbère, gardien des enfers, a trois têtes, parce qu'il v a trois sortes d'avares, gardiens de leurs richesses : ceux qui ont été enrichis par leurs parents, ceux qui ne reculent devant aucun moyen pour acquérir des richesses qu'ils prodiguent ensuite follement, et ceux qui peinent et travaillent pour gagner de l'argent dont ils ne font profiter ni eux ni personne.
[.Généalogie des Dieux, liv. XV. Au chapitre x, il montre le danger de détourner un enfant de sa vocation.