LES ROMANS D'ANALYSE
BOCCACE SE RESSAISIT. — La « FlAMMETTA » EST UN ROMAN PSYCHO- LOGIQUE. — Moralité qu'en tire Boccace. — Le « Ninfale » est également destiné a montrer les dangers de l'amour. — Analyse de cette idylle.
Tusque-la Boccace s'était complu uniquement à retracer, tantôt à mots couverts et tantôt sans ambages, son histoire ou son rêve d'amour. C'est le propre des passions, dans leur première chaleur, de ne laisser à l'âme d'autre souci que de se remémorer et de redire ses angoisses ou ses joies ; plus tard seulement, quand la violence des sentiments s'est quelque peu amortie, on se prend à réfléchir, à tirer les conséquences des faits, à en analyser les causes. Or le temps avait passé; Boccace commençait à se ressaisir; il n'espérait plus, sans doute, réveiller l'amour de Fiammetta ; il se mit à étudier psychologiquement le sentiment qu'il avait eu pour elle et les mouvements de son âme. Dans le roman de Fiammetta, c'est son histoire qu'il raconte ;
seulement, pour la rendre plus touchante, il renverse les rôles et prête à Fiammetta ses joies, ses incertitudes, ses angoisses.
Peut-être s'inspira-t-il d'Ovide. Boccace avait lu souvent et beaucoup médité les Héroïdes, qui sont une suite de plaintes amoureuses ; Carlo Figiovanni, qui en publia vers ce temps une traduction italienne, reconnaît y avoir travaillé avec son aide. La Deuxième Hêroïde a précisément un rapport tout particulier avec le roman de Fiammetta. Phyllis s'y lamente de l'abandon de Démophoon, qui est retourné dans sa patrie et n'est point revenu après le laps de quatre mois qu'il avait assigné à son absence1.
Le héros du roman, Pamfilo, quittera donc Fiammetta pour retourner auprès de son vieux père, qui a besoin de son appui, et Fiammetta se désolera en l'attendant. C'est à l'église que la première rencontre a eu lieu ; c'est par surprise que la vertu de Fiammetta a succombé, comme dans les œuvres précédentes. Son bonheur est tout d'abord complet. « Nulle n'est aimée comme moi et n'a un amant plus digne d'être aimé. » Puis c'est la séparation et tous ses déchirements; le regret des paroles « qu'on voudrait avoir dites » ; la colère de voir chaque jour le soleil si lent à monter au zénith, et qui semble ensuite s'y attarder et descendre à regret;
i. Boccace a fait d'autres emprunts aux classiques. La scène entre Fiammetta et sa nourrice est inspirée de celle entre Phèdre et sa nourrice, qui est au premier acte de Y Hippolyte de Sénèque. — Crescini, Contributo, p. 160, fournit les passages imités.
« FIAMMETTA »
c'est la contemplation de la lune que peut-être son amant regarde au même moment qu'elle. Peu à peu cependant le temps coule, le cœur de Fiammetta, « resserré d'une très grande amertume », se dilate, car le moment du retour approche. Mais le jour fixé passe, et, les jours suivants, Fiammetta trouve au retard de son amant « plus de raisons que lui-même n'en saurait trouver ». Mais insensiblement naît la jalousie; Fiammetta fait réflexion que les larmes, les serments « ne sont que les arrhes que les hommes donnent aux femmes de leurs futures tromperies ». Elle songe, et c'est là ce qui surtout la déchire, que pour satisfaire la femme qu'il aime maintenant son amant s'acharne sans doute à la ravaler. « Sûrement tu racontes tes anciennes amours, et tu me fais coupable en beaucoup de choses, et tu diminues mes perfections et mes charmes, que tu exaltais naguère par-dessus ceux de toutes les autres femmes. Mais, entre les choses fausses que tu diras, souviens-toi au moins de rappeler tes tromperies, qui furent véritables. » Et Fiammetta se console en songeant que d'autres doivent souffrir comme elle ; bientôt même elle en vient à souhaiter que Pamfilo ne revienne plus, de peur d'être certaine alors qu'il a cessé de l'aimer. Ainsi partagée sans cesse entre des sentiments divers, Fiammetta tantôt éprouve une joie intense à entendre raconter les déconvenues et les misères des autres amants, et tantôt sent sa douleur s'augmenter de la leur ; tantôt les adulations qu'on prodigue à sa beauté la flattent et la
rassurent, et tantôt elle en est excédée; les objets qui l'entourent prennent d'autres aspects, selon que son humeur varie. «Comme mon erreur était changée, ainsi il me semblait que toutes choses fussent converties de tristesse en gaîté. »
En terminant sa confession, Fiammetta pouvait bien en tirer cette salutaire leçon : « Fais éclater si bien mon malheur, dit-elle à son livre, que les femmes sages qui t'auront lu deviennent très sages, afin de se soustraire aux duperies et aux embûches des jeunes gens1. »
Ainsi Boccace ne se contente pas de pénétrer profondément et d'exposer avec une clarté merveilleuse les émotions tour à tour charmantes et douloureuses que l'amour fait naître, il en tire la morale, et, si son langage est parfois osé, on ne saurait nier que ses conseils ne soient pas le plus souvent très sages.
C'est le même esprit qui inspire le Ninfale ou Ninfale Fiesolano. Il semble que Boccace, ne sentant plus que l'amertume de sa passion désormais sans espoir, s'applique exclusivement à montrer les conséquences funestes de l'amour. « L'honnête amitié qui depuis longtemps a pris place en mon cœur, dit-il au commencement de son poème, m'a fait entreprendre ce présent labeur et m'a mis la plume à la main, afin
i. D'aucuns penchent à croire que la Fiammetta n'est pas de Boccace, parce qu'il n'en existe aucun manuscrit antérieur au xvc siècle, et supposent que l'auteur en est vraisemblablement Alberti. — John Addington Symonds, G. Boccaccio as man and author, Londres, i8cj5. C'est peu probable.
« NINFALE FIESOLANO »
de vous faire connaître une histoire fort antique, mais belle et divertissante et digne de parvenir à vos oreilles ; chacun apprendra par elle à connaître le jeune fils de Vénus, à se défier soigneusement de son approche et à ne pas jouer avec ses dards et ses piquantes sagettes, car elles portent un venin qui d'abord ne se fait sentir que par un charme infini, mais ensuite cause une douleur furieuse et ôte le sens, la mémoire et l'entendement à celui qui en a été blessé '. »
L'histoire est simple. Le pâtre Affrico ou Africo, amant tenace et passionné, aime Mensola, nymphe consacrée à Diane par ses parents. Elle est douce et tendre. « Ses cheveux blonds, entortillés autour de la tête, étaient retenus et liés avec un fil d'or garni de pierres fines...; sa cotte était de velours gris; sur ses épaules elle avait jeté un petit manteau de satin rouge, arrivant à peine à la ceinture, mais lui couvrant les bras; elle tenait de la main gauche un puissant arc d'acier, doré et gravé, et de l'autre un dard long, ferré et dangereux2.» Ne dirait-on pas un personnage de Téniers? L'aventure se déroule au milieu d'un de ces paysages idylliques que Boccace peint avec tant de plaisir et de bonheur, sous les bosquets verdoyants des collines de Fiesole. Un sentiment très poétique règne dans tout le poème, et il éclate parfois comme dans cette invocation d' Affrico à Mensola : « O fraîche rose
i. Traduction, Lyon, i556. Cette invocation est adressée à sa «dame». 2. Chant i, st. 3o.
divinement colorée, en laquelle j'ai mis tout mon désir et toute ma félicité, ne comprends-tu pas encore que je t'aime par-dessus toute chose créée et qu'en toi réside tout le bien auquel je prétends en ce monde?» Et ailleurs : « Que bénis soient l'année, et le mois, et le jour, et l'heure, et le moment, et aussi la saison où furent créés ce visage charmant et ces membres qui n'ont pas leurs semblables même dans le ciel, où résident les Idées pures, car tu es une fontaine de beauté, une claire lumière et un enseignement de gracieuses manières ; tu es habile et franche, en toi seule brillent toute vertu et toute grâce, tu conduis ma vie, tu es charmante, délicate et ton teint est la blancheur même1.» Diane préside à l'action ; c'est le seul souvenir mythologique qui apparaisse dans ce poème, à la différence des premières œuvres de Boccace, que les déités de l'Olympe encombrent, et encore son rôle se borne à surveiller ses nymphes et à leur faire respecter leur vœu de chasteté ! On a pu avancer que le Ninfale était l'histoire symbolisée d'une nonne2.
i. Chant v, st. 9. et suiv. Dans les premiers vers de ces strophes, l'imitation de Pétrarque est évidente; le sonnet xxxix à Laure débute ainsi : « Que bénis soient le temps et la saison nouvelle, que bénis soient l'année, et le mois, et le jour, et le charmant pays!... » 11 y aurait aussi des rapprochements à faire avec le poète erotique Parthénius; l'un de ses* Récits», Daphné, rappelle d'assez prés le Ninfale, mais Boccace connut-il Parthénius ? Ovide semble l'avoir inspiré dans certains passages d'amour. Ce fut l'art de Boccace de faire siennes les pensées des autres et, avec des réminiscences, de composer des œuvres originales.
2. Il est à noter que, dans le commencement du Filocopo, Boccace parle d'une chapelle du Saint-Esprit dans laquelle priaient des « prêtresses de Diane, vêtues de noir sous des voiles blancs *.
« NINFALE FIESOLANO »
Il est au surplus accordé si peu d'autorité à la déesse que sa nymphe préférée, qui est Mensola, n'hésite guère à écouter les agréables propos que lui tient le pâtre Affrico ; Vénus, il est vrai, se met dans ses intérêts, car telle est d'ordinaire la vertu des héroïnes de Boccace qu'elles ne faillissent que par la volonté des dieux '. Cependant cette faute sera bien chèrement rachetée, puisque aussi bien ce poème n'a d'autre objet que d'enseigner aux amants combien bref est le bonheur que l'amour procure et combien longues et amères sont les tristesses qui s'ensuivent.
Mensola, gourmandée par ses compagnes, refuse de revoir Affrico, qui, désespéré et plus résolu que ne le sont généralement les amoureux de Boccace, se transperce de son épée sur le bord du même Mugnone, qui avait été témoin de leurs premiers embrassements. Mensola parvient à dissimuler un temps sa chute; elle donne naissance à un enfant « beau et riant », sans que la déesse s'en aperçoive; mais enfin la vérité se découvre. Mensola cherche inutilement à fuir ; les vagissements du nouveau-né la trahissent, et Diane, usant pour cette seule fois de sa puissance, la
t. Elle conseille à Affrico de se déguiser en nymphe et d'engager la conversation avec Mensola en lui parlant « de choses saintes et de choses de Dieu », et, quand le moment lui paraîtra venu, de se déclarer hardiment ; alors elle fuira comme l'oiseau, mais Affrico « ne devra pas craindre de la forcer» (ch. ni, st. 34 et suiv.). Et c'est ce qu'il fait. Le côté tendre et comique se trouve aussi dans ce poème quand la mère d'Affrico, le voyant rentrer tard et le visage bouleversé, tâche à le réconforter par de douces paroles et lui prépare un bain chaud avec des herbes (chant n, st. 61 ; chant ni, st. 3 et suiv.).
transforme en un ruisseau qui porte son nom '. Que si Boccace voulait enseigner à autrui les dangers de l'amour, il n'en restait pas moins un amoureux de l'amour, car certaines âmes tiennent à l'amour par tout le mal qu'il leur a fait et qu'elles en attendent encore. Son poème s'achève par un hymne à l'amour :
Puissant seigneur, Amour souverain,
A la puissance, à la force, à la valeur
De qui tout cœur humain est soumis
Et contre qui nul ne peut résister,
Tu peux, quand il te plaît,
Mener à bien les grandes actions,
Tu donnes la guerre ou la paix,
Tu mets nos cœurs au supplice,
Ou bien tu les transportes de joie,
Tu absous et tu condamnes,
Tu transportes les uns, tu anéantis les autres,
Et je suis ton esclave....
i. L'action s'achève là, mais le poème continue, car il y est dit comment 1 enfant de Mensola, recueilli parles nymphes, entre au service d'Atlante, fondateur de Fiesole, et épouse Tirona, qui reçoit en dot le territoire compris entre le Mugnone et la Mensola. D'autre part, les nymphes épousent des mortels, et le régne des divinités prend fin dans le pays florentin. Le poème compte 473 stances et 3 784 vers.