Corazzisi, p
blances qui permettent à chacun de se sentir une certaine supériorité sur l'autre ; tous deux étaient des curieux d'érudition, des passionnés de l'antiquité, des amoureux, mais ils comprenaient diversement l'étude, et ils avaient aimé et exprimé leur amour de façon bien différente; l'un était pauvre, et s'en plaignait; l'autre relativement aisé, ce qui lui permettait de faire mépris des richesses.
Du jovial conteur si abondant en histoires grivoises et du poète austère que préoccupaient seules maintenant les questions de philosophie et de foi, c'était celui-ci pourtant qui fournissait le plus volontiers des pièces de vers aux jongleurs qui sans cesse venaient en solliciter. C'était, disait-il, non sans quelque vanité, parce qu'il avait observé que ceux auxquels il en avait donné revenaient riches, couverts de soie et joyeux après être partis indigents et nus. Boccace, au contraire, qui connaissait la pauvreté, les repoussait souvent '. Il n'aimait travailler qu'à son heure et quand il sentait le besoin de s'épancher, et ne voulait pas leur livrer d'oeuvres ébauchées. Il avait détruit les poésies en langue italienne écrites dans sa jeunesse2. Très soucieux de la forme, scrupuleux à l'excès, il remaniait constamment ses ouvrages et préféra supprimer plutôt qu'amender ses premiers essais, et peut-être fut-il sage.
i. Lettre de Pétrarque à Boccace en date du 28 août (1364). Lettre XIX, édition Davelay, p. 172.
2. Ce fut, au dire de Donato degli Albanzani, après avoir lu les ouvrages du même genre que Pétrarque avait publiés dans sa jeunesse. (Davelay, p. 174.)
Cependant Pétrarque, qui ne laissait rien perdre de ce qu'il avait écrit, s'en étonne : « Quelle idée de brûler ce qu'on peut corriger afin de n'avoir rien à corriger! » Et il le blâmait, en outre, d'être si avare de ses mots, alors qu'il était si prodigue de son bien.
Au fond, c'était orgueil chez tous deux; seulement, chez l'un l'orgueil se manifestait par une recherche assidue et industrieuse de la gloire; chez l'autre, il exaspérait l' amour-propre et rendait toute critique insupportable. On est également timide ou avantageux par vanité.
D'ailleurs Boccace s'enorgueillissait de ressembler en toute chose à son ami, et il s'y efforçait ; dans une lettre, il lui fait remarquer qu'ils ont même visage ; le hasard voulut qu'ils eussent l'un et l'autre trois enfants naturels, deux fils et une fille ' ; Boccace donna à la sienne le nom d'Eletta, en l'honneur de Pétrarque, et, quand il vit la petite-fille de ce dernier, il trouva qu'elle était l'image de sa propre fille 2. Même Pétrarque, ayant eu la gale, il se trouva que Boccace l'eut aussi ou quelque chose de fort approchant. On a affirmé que Boccace copia de sa main la Divine Comédie à l'intention de Pétrarque. Il lui envoya sûrement un superbe manuscrit contenant le Commentaire de saint Augustin sur les Psaumes, ce qui lui valut de la part de Pétrarque
i. La fille de Boccace mourut à six ans, les deux fils durent mourir jeunes aussi, car Boccace, par son testament, laissa tout son bien à des neveux.
2. Boccace parle d'elle dans l'églogue XIV sous le nom d'Olympia. Voir p. 198.
une lettre ampoulée, où il lui dit que ce présent lui est trois fois cher : par le nom de l'auteur," par celui de David dont il est l'admirateur, enfin par le souvenir d'un ami généreux (1354)'.
Ce fut à Pétrarque que Boccace eut recours dans toutes les crises morales qu'il traversa, et Pétrarque, qui l'enveloppait d'une affection un peu dominante, sut toujours le réconforter et l'encourager. Vers la fin, Pétrarque se prit pour lui d'un sentiment très sincère et presque attendri à mesure que ses anciens amis disparaissaient ; il insista souvent pour qu'il vînt habiter dans sa maison et lui procura une riche sinécure, que Boccace refusa par esprit d'indépendance2.
S'il n'a pas la première place dans l'admiration de Boccace, qui lui préférait Dante, car Dante répondait mieux à son idéal du vrai poète, en revanche il en est loué abondamment en toute occasion. Dans la Généalogie des Dieux, Boccace donne une longue nomenclature de ses œuvres et ajoute : « Il est connu non seulement des Italiens, dont il est l'honneur particulier et éternel,
1. Lettres de François Pétrarque à Boccace, édit. Davelay, lettre VI, p. 20 : « Je naviguerai désormais plus sûrement sur les eaux de David. J'avais coutume de m'aventurer en pleine mer, par mes seules forces et, tantôt agitant le bras en haut, tantôt m'appuyant sur une planche fortuite, je tenais en équilibre, à travers les flots courroucés, mon esprit fatigué. Au milieu de cette mer agitée, vous m'avez envoyé une nef très solide et un pilote habile, saint Augustin, d'un génie divin.... Tous mes amis ont déclaré n'avoir jamais eu un livre d'un si grand format. J'en dis autant pour ma part, moi qui ne suis pas le dernier à rechercher ces sortes de choses. »
Boccace lui envoya également un Yarron et un Cicéron. (Nolhac, vol. I, p. 60.)