‹ BoccaceChapitre 48 sur 112 · QUERELLE AVEC PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

QUERELLE AVEC PÉTRARQUE

Pétrarque se trouvait à Padoue, dont il aimait le calme et la studieuse activité ; il reçut Boccace chez lui, et Boccace lui rappelait plus tard (1353) le charme des longues journées passées à deviser oisivement dans son jardin. L'offre de la République ne pouvait qu'agréer à Pétrarque, qui promit de se rendre à Florence, et l'ambassadeur s'en revint aussitôt porteur de sa réponse '. Pétrarque était de volonté incertaine ; il changea tout d'un coup de résolution sans autre motif que la grande hâte et le grand désir qu'il avait, disait-il, de revoir sa petite maison de Vaucluse, ce qui ne l'empêcha pas de faire un long détour par Vérone avant de s'y établir. Quand il fut demeuré deux ans au delà des Alpes, il revint en Italie, mais, au lieu de gagner Florence pour y commencer enfin ses leçons, ce fut à la cour du seigneur de Milan, Giovanni Visconti, grand ami des

lettres, mais ennemi mortel des Florentins, qu'il se rendit2.

A cette nouvelle, ses compatriotes s'indignèrent

contre lui ; on annula la révocation des sentences qui

le frappaient3. Le négociateur mis en cause prit parti

contre lui autant par patriotisme que par dépit d'avoir

1. « Boccace, porteur 'de votre lettre et de vos ordres, vous dira combien je désire vous obéir et quels sont mes projets. »

2. « Si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, c'est l'effet de la variation de l'esprit humain dont personne n'est exempt, excepté les hommes parfaits. L'uniformité est la mère de l'ennui qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu. » (Lettres familières, liv. II, ep. xn.)

3. Cependant, en 1 365, la République sollicita pour lui du pape un canonicat. (De Sade, III, 66i.)

Oniversitaj BIBUOTHECA

joué un sot personnage. Malgré l'amitié qu'il lui portait, il lui adressa une lettre véhémente, dont le symbolisme n'atténue pas l'aigreur, lui rappelant avec quelle violence lui-même s'était emporté naguère contre ce même prince qu'il allait courtiser. «J'aurais cru, écrit-il, que les biches triompheraient des tigres et les agneaux des loups, mais non que Sylvain (on surnommait ainsi Pétrarque à cause de son amour des bois) agirait contre son sentiment. O misère ! qu'est devenue ta droiture, ton intégrité ! Qui blâmera les impudiques, les lascifs et les avares, si tu te montres indulgent pour eux ? Sylvain ne s'est pas seulement amoindri luimême, il a amoindri et moi et tous ceux qui ont vanté à pleine bouche sa vie, ses mœurs, ses chants et sa plume. Que fera le fameux prôneur de la Vertu devenu l'obligé du Vice? La louera-t-il plus encore? » Et, ne voulant voir dans son changement de conduite qu'une affaire d'argent, il lui cite les vers de Virgile : « Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra famés ? » (Ravenne, 18 juillet 1353.) Mais Pétrarque vit, dans ces invectives, plus de rhétorique que de colère véritable, et l'amitié qu'il portait à Boccace n'en fut nullement atteinte1.

En l'année 1352, Boccace avait été chargé d'une autre mission plus délicate et plus grave. Les Florentins

1. Boccace reprit également Pétrarque, en i3Ô2, de s'être rendu en Allemagne, auprès de l'empereur Charles IV. Pétrarque se défend dans sa lettre du 28 mai 1 362 de s'être montré par là oublieux de sa patrie. (Lettre XII, édit. Davelay, p. 62. — De Sade, Mémoires, III, 600.)

(IOO)

Page 1