LES REMINISCENCES DANS LE « DÉCAMÉRON
Filocopo se retrouvent dans le Décaméron : ce sont la quatrième et la cinquième nouvelle de la dixième journée, celle de la femme crue morte, ensevelie et retrouvée par son amant, et celle du jardin fleuri en hiver, qu'un amant offre à sa maîtresse grâce au secours d'un magicien. Toutefois il y a plus de discrétion dans la première, plus de grâce dans la seconde et un sentiment plus vrai de la faiblesse humaine, car la condueti du mari est dictée autant par sa loyauté que par la crainte d'indisposer le magicien ami de l'amant. La sixième nouvelle de la cinquième journée est, en abrégé, Y Histoire de Florio et Biancofiore. Gianni de Procida aime une jeune fille d'Ischia ; des pirates l'enlèvent, il se met à sa recherche, la retrouve dans un palais où le roi Federico, à qui elle avait été vendue, la tenait enfermée; il pénètre jusqu'à elle, mais le roi, survenant à l'improviste, précédé de porteurs de torches, les découvre tous deux endormis dans un lit quasi nuptial et ordonne leur mort sur le bûcher, comme l'amiral d'Alexandrie ; ce n'est qu'au dernier moment, quand il apprend de qui les deux amants sont les enfants, qu'il renonce à sa vengeance.
Boccace, s'il avait changé sa manière, n'avait point du tout alors rompu avec son passé; ses souvenirs l'obsèdent. Pampinea, sa première passade, est en quelque sorte l'initiatrice du Décaméron ; c'est elle qui propose à ses compagnes de fuir la peste et de chercher le salut dans une douce et attrayante retraite loin de la
ville ' ; elle préside, comme il lui appartenait, la première journée. Fiammetta aussi reparaît ; elle dirige les entretiens de la cinquième journée, dans laquelle on devise « de ce qui est arrivé d'heureux à certains amants après des aventures fâcheuses ou cruelles ». Boccace ne lui accorde pas un rôle plus important qu'aux autres personnages de sa Comédie, mais il s'arrête un moment pour dépeindre la beauté de ses traits: «La Fiammetta dont les cheveux frisés, longs et dorés retombaient sur ses blanches et délicates épaules
i. On croirait voir l'image de cette réunion dans ce morceau du Triomphe de la Mort du Campo Santo de Pise, où de jeunes femmes et de jeunes hommes s'entretiennent au milieu d'une clairière, tandis qu'une des femmes joue de la harpe, et que la Mort plane au-dessus d'eux comme la Peste à Florence environne et menace les héros du Décaméron.
On a beaucoup discuté sur l'endroit précis où Boccace a placé la scène du Décaméron. Il est dit dans le prologue que la bande joyeuse ne s'éloigne pas à plus de « deux petits milles » de la cité ; dans la deuxième nouvelle de la huitième journée, que l'on se trouve non loin de Varlungo, village situé sur l'Arno en amont de Florence, près du confluent de la Mensola avec le fleuve ; et, au commencement de la huitième journée, que l'on voit de là le coteau de Fiesole. Ce serait donc dans les collines quiavoisinentSettignano qu'il faudrait chercher la « montagnette » éloignée des routes fréquentées, au sommet de laquelle s'élevait le château dans lequel les personnages vont chercher un refuge. Il est dit pussi qu'un lac ou au moins un étang se trouvait dans le voisinage ; Boccace eu parle déjà dans le Ninfale Fiesolano, et ce devait être pour lui un lieu de promenade favori. Mais ce lac a aujourd'hui disparu (Voir Baldelli, p. 3i8) en sorte qu'il faut ou bien accepter la tradition populaire qui, sans se fonder sur rien de précis, donne le nom de Villa de Boccace à une habitation des environs de Florence, voisine de Camerata et située au lieu dit Podere délia Fonte, ou bien admettre qu'on ne sait pas où situer le Décaméron. Il paraît certain néanmoins que Boccace n'a pas inventé le lieu de la scène, car il affecte partout une grande précision de détail, comme on l'a dit.
Voir sur cette question : Masellis, Nicola, / Due Palagi di Rifugio e la valle délie Donne nel Decamerone, dans Rassegna Nationale, 16 juin 1904. \V. Stillmann, The Décaméron and its villas, dans Nineteenlh Century, XLVI (1899), p. 289. Gianmni Crescentino, // Ritrovo délie Novellatrici... del Decamerone, Florence, 1893.
LA FIAMMETTA DANS LE « DËCAMÊROX >
et dont le visage rondelet était tout resplendissant d'une blancheur de lis mêlée aux roses vermeilles, avec deux yeux semblables à ceux du faucon voyageur et une toute petite bouche dont les lèvres semblaient être deux rubis'.... » Elle chante la chanson sur la jalousie, qui clôt les Cent Nouvelles, car, pour Boccace, la Fiammetta était restée l'amante inquiète et mortellement déçue qu'il avait représentée dans son roman de Fiammetta.
Si l'amour venait sans jalousie,
Je ne sais s'il y aurait au monde
Femme plus heureuse que moi.
Si j'avais autant confiance
En mon seigneur que je sens son mérite,
Je ne serais pas jalouse ;
Mais on en voit tant
Qui manquent à la foi jurée
Que je les tiens tous pour coupables.
Cela m'afflige, et volontiers j'en mourrais.
A chaque femme qu'il regarde,
J'ai soupçon et je crains qu'il m'échappe.
C'est Emilia qui préside la neuvième journée, où chacun raconte « ce qui lui plaît », et c'est Filostrato qui préside la quatrième, dans laquelle il est question « des amours qui eurent une fin malheureuse », et il n'en pouvait être autrement. Neifile aussi reparaît, ainsi que Lisa, qui fut peut-être Lia, et Pamfilo, le héros
i. Fin de la iv* journée.
du roman de Fiammdta, et Dioneo, en qui Boccace s'était jadis incarné, et qui joue le rôle de bouffon et d'esprit borné, comme il l'avoue lui-même (ixe journée, 10e nouvelle). Il s'assied longtemps à côté de Fiammetta. Au début de la sixième journée, Dioneo et Lauretta chantent les malheurs de Troilo et de Griseida.
On a pensé, mais cela est peu probable, que Boccace s'était mis en scène lui-même dans la septième nouvelle de la huitième journée, quand il raconte comment une veuve fit passer toute une nuit d'hiver, dans sa cour, à un étudiant, parce qu'il l'avait sollicitée un peu trop chaudement, alors qu'elle avait déjà un amant et comment l'étudiant se vengea en lui faisant passer toute une journée torride d'été, toute nue, sur le haut d'une tour.
On dirait que Boccace eut le pressentiment de la malaventure qui allait lui survenir, à moins que ce ne fût déjà un souvenir cuisant, quand il écrivit la dixième nouvelle de la première journée. Un médecin de Bologne, déjà vieux, — il avait soixante ans, — se prend d'amour pour une veuve très belle, car « il avait une telle élévation d'esprit que, bien que la chaleur naturelle eût à peu près abandonné son corps, il ne pouvait éviter les atteintes des amoureuses flammes ». La veuve et ses amies qu'elle avait mises dans la confidence trouvaient fort ridicule qu'un homme « si vieux d'ans et de sens fût devenu amoureux comme si elles avaient cru que cette passion si douce naquît uniquement dans les cervelles