LA FEMME DANS LE « DËCAMËRON
vides des jeunes gens ». Elles l'amènent à entrer dans une cour où elles s'étaient assemblées, avec l'intention de le railler, et lui demandent comment il avait pensé pouvoir conquérir l'amour d'une femme, que tant de beaux et jeunes gentilshommes courtisaient à l'envi. «C'est, répondit-il, que j'ai vu fréquemment les dames faire collation de poireaux et que, dans ce légume, la tête seule a du goût. » Et il ajouta que la bonne volonté, à défaut de la vigueur, n'est point ravie aux vieillards et que leur discernement est d'autant plus sûr qu'ils possèdent plus d'expérience que les jeunes gens. La misogynie de Boccace, qui déjà se montre dans ses œuvres précédentes, n'a pas encore, dans le Décamêron, la violence qu'elle va atteindre dans le Corbaccio. Filoména dit bien, dans le prologue : « Nous sommes mobiles, contredisantes, soupçonneuses, pusillanimes et peureuses »; mais le Décamêron est, en fait, tout à l'honneur des femmes ; leurs qualités d' à-propos, de bon sens et de finesse y paraissent; elles sont expertes, infmiment adroites à se tirer d'embarras, promptes d'esprit et pleines de repartie, alors que les hommes jouent souvent de bien^niais7 personnages, comme Pietro Tresanti, qui demande àT'son ami le prêtre Giovanni de convertir sa femme en jument, ou bien comme lecardeur florentin Gianni, à qui sa femme donne à croire que l'amant qui la vient voir est un fantôme qu'elle sait comment exorciser, ou encore comme ce pauvre Calandrino à qui l'on persuade qu'il va faire un enfant et que
l'on soigne en conséquence (vne journée, ire nouvelle ; IXe journée, 3e et 10e nouvelles)1.
Assurément les acteurs de la Comédie florentine ne respirent qu'à « se donner du bon temps » et à « faire leur plaisir ». Tandis que, dans ses romans et dans ses poèmes, Boccace a surtout dépeint les tristesses et les déchirements de l'amour, les patientes recherches et les longs regrets que sépare un court moment de bonheur, dans le Dêcamêron, c'est la joie d'aimer qui éclate, d'aimer promptement sans tous les retardements et les raffinements des amoureux sentimentaux, sans les scrupules aussi et les remords qui arrêtent ceux qui s'aventurent à réfléchir. L'amour n'est pas toujours de bon aloi ; il est plus brusque, plus brutal, plus emporté que dans les autres œuvres ; c'est moins un sentiment qu'un appétit.
Néanmoins les femmes tout au moins ne sont jamais bassement vicieuses ; elles cèdent au caprice, à l'attrait du plaisir, à la sollicitation d'une heure propice, par gaminerie ou juvénile entraînement, plutôt que par dépravation consciente. Leurs faiblesses ont presque
i. Les traits d'esprit abondent. Une femme de Gascogne d'un mot fait sentir au roi de Chypre sa dégradation; elle lui demande comment il fait pour endurer des outrages dont elle-même, grâce à son mauvais gouvernement, avait eu à souffrir (ire journée, ge nouvelle). Madama Filippa évite d'être brûlée vive comme adultère grâce à une réponse un peu croustilleuse mais très fine et en faisant observer aux magistrats que les femmes ne devraient pas être astreintes à observer des lois à l'élaboration desquelles elles n'ont pas eu de part. Ce qui permettrait de dire que Boccace était féministe, si l'on aimait les paradoxes (vi« journée, 7e nouvelle).
(IIO)