LA FEMME DANS LE « DËCAMËRON
toujours pour excuse ou pour encouragement l'humeur chagrine, la caducité, la trop longue absence, la grossièreté ou l'imbécillité insoutenable de leurs époux, et combien savent défendre leur honneur avec tact ou avec héroïsme, avec une malice narquoise ou une fermeté souriante, avec une hautaine assurance ou une adroite subtilité ! Telle Monna Nonna de' Pulci, qui, d'un mot sans aigreur mais plaisant, impose silence à l'évêque de Florence (vie journée, 3e nouvelle), ou la marquise de Montferrat qui, pour faire comprendre au roi de France que ses entreprises seraient vaines, l'invite à un repas où elle ne lui sert que des poules diversement accommodées et lui répond, quand il s'étonne du menu : « Les femmes, bien qu'elles diffèrent par les vêtements et les dignités, sont toutes faites de même » (ire journée, 5e nouvelle). Parfois Boccace représente les effets sublimes de l'amour, par exemple, dans la nouvelle où un amant ruiné et ne possédant plus qu'un faucon qu'il chérissait le tue pour pouvoir offrir un repas à sa belle; il en est de même dans la nouvelle où Cimone est transformé par l'amour et devient, de-SQt__£l— grossier qu'il était, avide de s'instruire, spirituel et accompli.
Que de traits aussi d'amour touchant et simple ! Simona et Pasquino, deux enfants du menu peuple de Florence, s'aiment naïvement ; un jour de fête, ils s'en vont se retrouver aux portes de la ville en un pré fleuri ; Pasquino, tout en devisant, mâchonne une feuille de
sauge; il en meurt tout aussitôt. Grand tumulte. Simona, soupçonnée de meurtre, est amenée devant le juge; puis accusateurs, accusée et magistrats s'en reviennent près du cadavre, « enflé comme un crapaud », car Boccace ne craint pas et recherche même dans ses nouvelles le réalisme. Pour expliquer les circonstances de l'accident, Simona pose sur ses lèvres une brindille de la même sauge et à son tour en est empoisonnée. Et Boccace vante le bonheur d'amants qui meurent ensemble dans leur première ardeur. « O heureuses âmes auxquelles il advint tant d'heur que de mettre fin tout en un jour à leur fervent amour et à ceste vie mortelle, et plus heureuses si vous vous en estes allées ensemble en un mesme lieu!...» Plus prosaïque, le juge commande d'arracher la sauge fatale et dessous on découvre un crapaud d'une merveilleuse grandeur, « du vent mortifère duquel on jugea que cette saulge devoit estre devenue envenysmée » (IVe journée, 7e nouvelle). C'est le conte de Simone que Musset a rimé.
Girolamo Sigheri, Florentin aussi, aime la fille d'un tailleur, son voisin; mais sa mère l'oblige à un lointain voyage; il demeure deux ans à Paris; quand il revint, son amoureuse avait pris mari ; il la presse et la supplie en vain; tout ce qu'il en obtient, c'est que, étant transi, il pourra se placer un moment à côté d'elle, en toute honnêteté, dans le lit nuptial; il y passe soudain de vie à trépas ; le mari, réveillé par sa femme qui lui