LA JEUNE FILLE DANS LE « DÈCAMÊRON
confesse son imprudence, charge le cadavre sur ses épau- * \jJ^ les et le porte devant sa demeure; on l'y trouve; on l'en- ^^/\ff[\Jiterre. Pendant qu'on célébrait ses funérailles, la femme, enfin touchée de son profond attachement, meurt d'émotion sur son cercueil (ive journée, 8e nouvelle) .
La jeune fille paraît rarement dans le Dêcaméron; mais, quand elle s'y montre, elle est très chaste, très pure et impose le respect.
« Entrèrent au jardin deux jeunes filles âgées chacune d'environ quinze ans, blondes comme fil d'or, avec les cheveux tout tressés et un chapelet délié de pervenches, ressemblant mieux anges à leur visage qu'autre chose tant elles l'avaient beau et délicat. Et étaient vêtues d'un habillement de toile de lin délié et blanc comme neige, lequel depuis la ceinture en haut était fort étroit et par en bas large à guise d'un pavillon et long jusqu'aux pieds. » Charles Ier, malgré la passion que lui inspire soudain leur grâce charmante, n'ose se prévaloir de sa puissance, et même il les marie en les dotant ' (xe journée, 6e nouvelle).
Il en est de même de la belle Lisa, qui s'éprend chastement du roi de Sicile, Pierre Ier, et, ne voulant avouer son amour, décide de se laisser mourir ; cependant son père lui offre d'accomplir tous ses caprices, et elle demande à entendre chanter un sonneur de luth,
i. Il est vrai qu'un vieux conseiller lui fait la leçon.
familier du roi. Il vient, et elle lui confie son secret en le priant de faire une chanson qui instruise le roi de son sentiment, car elle veut mourir, mais non sans qu'il sache pourquoi elle meurt. Le roi entend à demi-mot ; il va la voir, et il lui touche dans la main, « ce dont elle rougit et eut un aussi grand plaisir que si elle eût été en paradis ». Et cela suffit pour la guérir non de son amour, mais du désir d'y mettre un terme par la mort (xe journée, 7e nouvelle).
Ce sont Fiammetta et Pampinea, les deux femmes pour qui Boccace gardait le souvenir le plus attendri, qui racontent ces nouvelles.
Enfin il ne faut pas oublier que le Décamêron contient au moins deux histoires de femmes ayant fait preuve d'une vertu plus qu'humaine : celle de la femme du marchand génois Bernabo, dont son mari ordonne la mort sur un faux rapport, et qui, miraculeusement épargnée, ne songe qu'à faire éclater son innocence et à recouvrer l'amour de son mari (11e journée, 9e nouvelle). L'autre est l'histoire de l'invraisemblable mais touchante fidélité de Grisélidis, par laquelle se termine le Décamêron.
Cela n'empêche qu'il ne fût considéré, dès les premiers temps, comme d'une dangereuse lecture. Même dans les plus anciens manuscrits, on lit sous le titre, Décamêron, ces mots : « surnommé le Prince Galeotto ». Or, Francesca et Paolo lisaient, quand ils échangèrent leur baiser, l'histoire des amours de Lancelot du Lac et
de Genièvre, que Galléhaut favorisa, et c'est pourquoi Dante dit : « Galléhaut fut le livre et celui qui l'écrivit », voulant signifier par là que, de même que Galléhaut avait été l'intermédiaire des amants bretons, de même le livre où leur histoire était contée avait provoqué la faute de ceux qui le lisaient. Le nom de Galléhaut prit en Italie une signification spéciale, et l'on crut pouvoir le donner comme sous-titre aux Cent Nouvelles, pour montrer que la lecture en servirait de stimulant et d'enseignement aux amoureux novices. Au surplus, Boccace eut plus tard grand regret de son chef-d'œuvre. Ayant appris que son ami Mainardo de' Cavalcanti avait permis aux femmes de sa famille de le lire, il l'en reprit vivement1 : « Je ne saurais du tout te louer, lui écrivit-il, d'avoir laissé les femmes qui t'entourent lire mes calembredaines ; je te supplie de me donner ta parole que tu les en empêcheras désormais. Tu sais combien de choses s'y trouvent peu honnêtes et contraires à la décence, combien d'excitations aux amours impudiques, combien de passages propres à pousser aux mauvaises actions les cœurs les plus éprouvés. Si les femmes probes sur le front desquelles brille encore la sainte pudeur ne se laissent point induire à l'adultère, cependant cette lecture put rendre leurs âmes impudiques et les vicier par la tare obscène de la concupiscence. Dans le cas où l'honneur de ces femmes
i. Lettre écrite le i3 septembre i373. Corazzini, p. 298.
ne te retiendrait pas, songe au mien, car ceux qui me liront penseront que je suis un méprisable entremetteur et un vieillard débauché, divulgateur des scélératesses d' autrui. »
Il y avait une plus juste appréciation de l'influence que pouvaient avoir ces nouvelles dans l'Épilogue du Dec amer on, où Boccace écrit : « Qui vouldra tirer d'icelles mauvais conseil ou mauvaise opération, elles ne le prohiberont à personne, si d'aventure elles l'ont en soy et qu'elles y soyent tortes et tirées, mais aussi qui en vouldra tirer utilité et fruict, elles ne le refuseront point, et ne sera jamais qu'elles soyent dictes ou trouvées autres que honnestes et proumtables, si on les list ou temps ou à telles personnes ouquel et pour lesquelles elles ont esté racomptées. Qui aura à dire ses patenostres ou à faire un gâteau ou une tarte à son dévot, qu'il les laisse : elles ne courront après personne pour se faire lire1. »
Ce que Boccace souhaitait arriva ; le Décaméron fut peu lu quand il parut et durant près d'un siècle. Pétrarque, qui s'intéressait tant à son ami, ne connut son livre que par hasard. « Le livre que vous avez composé jadis dans notre langue maternelle, pendant votre jeunesse probablement, lui écrivait-il en 1374, m'est tombé sous la main je ne sais par quelle aventure 2. Je l'ai vu, car si je disais que je l'ai lu, je mentirais.
i. Trad. Le Maçon.