‹ BoccaceChapitre 57 sur 112 · PÉTRARQUE ET LE « DÉCAMÊRON · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE ET LE « DÉCAMÊRON

L'ouvrage est trop long, il est écrit pour le vulgaire, c'est-à-dire en prose.... J'ai donc parcouru ce volume comme un voyageur pressé qui regarde, çà et là, sans s'arrêter. J'ai remarqué quelque part que la dent des chiens avait attaqué votre livre, mais que vous l'aviez défendu très bien et du bâton et de la voix. Cela ne m'a pas étonné, car je connais votre talent et je sais par expérience qu'il existe une espèce d'hommes insolents et lâches qui critiquent dans les autres tout ce qu'ils ne veulent pas, tout ce qu'ils ne savent pas, tout ce qu'ils ne peuvent pas exécuter eux-mêmes.... J'ai eu beaucoup de plaisir à feuilleter ce livre. Certains passages un peu libres qui s'y trouvent ont pour excuse l'âge où vous écriviez, le genre de style, l'idiome, la légèreté du sujet et celle des lecteurs que vous aviez en vue.... A côté de choses très plaisantes et légères, j'en ai trouvé d'autres édifiantes et sérieuses ; toutefois, n'ayant pas lu l'ouvrage en entier, je ne puis porter un jugement définitif. »

A la vérité, comme il arrive souvent, Pétrarque n'avait guère lu de l'œuvre de son ami que le commencement, la description de la peste qu'il loue, et la fin, l'histoire de Grisélidis qu'il s'évertua à traduire en latin afin de la sauver de l'oubli où elle lui semblait fatalement condamnée si elle restait écrite en italien. Même elle lui avait tant plu qu'il l'avait apprise par cœur !

Mainardi aussi s'était dispensé de lire le Décaméron, et ce fut pourquoi il n'empêcha pas les siens de s'en égayer.

Boccace ne l'avait d'ailleurs dédié à personne, comme il le dit au commencement de la quatrième journée, soit qu'il redoutât un refus, soit qu'il considérât l'œuvre comme étant de trop mince importance1.

Aucun des biographes immédiats de Boccace, Filippo Villani, Domenico Bandini, Leonardo Bruni, Giannozzo Manetti, ne fait mention du Décamêron ; s'ils parlent incidemment de ses œuvres légères, c'est pour rappeler qu'il regretta dans sa vieillesse de les avoir écrites. Sicco Polenton dit simplement : « Il fit un livre sur les femmes impudiques » (commencement du xve siècle).

Le peu de cas qu'on faisait du Décamêron explique que, tandis qu'il existe quantité de copies des autres œuvres de Boccace écrites de son vivant, on ne connaît que trois manuscrits du Décamêron qui soient antérieurs au XVe siècle, le plus ancien étant celui du filleul de Boccace, Amaretto Mannelli, écrit en 1384 2.

Les bibliothèques princières du xve siècle ne contiennent pas le Décamêron ; Niccolo d'Esté, marquis de Ferrare, dont la bibliothèque fut cataloguée en 1436, possédait trois copies du Filocopo, la Fiammetta, le Ninfale et pas le Décamêron. En revanche, dès que l'imprimerie eut été introduite en Italie, les éditions du Décamêron se succédèrent rapidement ; les pre-

1. boccace dit * qu'il ne lui a pas donné de titre », mais il semble bien qu'il entende par là qu'il n'a pas voulu qu'il portât la recommandation d'un personnage quelconque. Pétrarque s'était exprimé de même : « Sine titulo s», à propos de ses lettres contre le clergé.

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