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CRITIQUES CONTRE LE MARIAGE

chose, les femmes choisissent toujours le pire'. » Boccace déconseille vivement aux philosophes le mariage. « Laissons, nous autres philosophes, dira-t-il plus tard, le mariage aux riches imbéciles, aux seigneurs et aux artisans, et réjouissons-nous avec la philosophie, qui est de beaucoup la meilleure des épouses. » Et il en donne pour raison «qu'il n'est pire misère que de vivre, de vieillir et de mourir à côté d'une femme soupçonneuse et revêche, joint que méditer devient impossible; la maison s'emplit de valets, de servantes, de nourrices ; ce ne sont que convives, cadeaux, dépenses ». « Au milieu des beaux travaux, surviendra l'épouse qui chassera les réflexions utiles et fera fuir la réunion des doctes amis2. » (Vie de Dante.) Dans son Commentaire de la « Divine Comédie », il prend texte des vers : « La fiera moglie più ch'altro mi nuoce » (Enfer, ch. xvi), pour renouveler, avec plus de violence encore, sa diatribe. « Ceux qui ont femme ne peuvent plus

être sujettes à eux en leur faisant honneur. Pour corriger l'iniquité de celles qui se laissent trop aller hors des termes qu'on leur a baillés, il faut le bâton qui les châtie, et aussi pour soutenir la vertu des autres, il leur faut le bâton qui les soutienne et qui leur donne crainte. » Trad. Ant. Le Maçon.

On pourrait multiplier indéfiniment les exemples, car Boccace ne manque jamais à dauber les femmes. Dans la Généalogie des Dieux (liv. IV, ch. xliv), il rappelle, afin de donner, dit-il, plus de force à son opinion, un passage du traité de son «. vénéré maître Pétrarque » sur la Vie solitaire, dans lequel les emmes sont déclarées ennemies de tout repos. « Rarement sous le même toit habitent la femme et la tranquillité. Rien n'est plus contraire à l'étude.... *

i. Décamèron (ire- journée, 9e nouvelle), qui débute par une violente diatribe contre les modes nouvelles des femmes qui vont « brodées, dorées et peintes ».

2. Boccace pensait peut-être, en écrivant ces lignes, à la femme de Dante, qui lui rendit la vie très dure.

conserver ni ami ni compagnon, car ils deviennent un objet de jalousie ; et l'on ne peut choisir la femme qu'on voudrait, il faut la prendre telle que le hasard la donne, et ce n'est qu'après les noces qu'on peut savoir si elle est sale, ou bête, ou si elle a quelque vice. Il faut ne regarder qu'elle, ne louer qu'elle, l'appeler toujours « chère », faire des vœux pour sa santé et souhaiter qu'elle survive '. »

Le dépit de Boccace contre la veuve s'augmentait du sentiment qu'il avait de sa propre valeur. « Comment, s'écrie-t-il, t'es-tu tenu toi-même en si petite estime que tu te sois soumis à une femme mauvaise, toi qui as pris rang parmi les plus grands par tes études, par ton talent avec la grâce de Dieu qui ne défaut jamais à ceux qui la sollicitent. » {Corbaccio.)

Il se sentait supérieur à la jeunesse dorée qui courtisait sa dame et qu'elle lui avait préférée, lui reprochant à lui sa naissance trop humble et le métier de marchand qu'il avait jadis exercé. Précisément alors Boccace venait, on l'a vu, d'être chargé d'une mission de haute importance auprès du pape Innocent VI (avril 1354) I u avait été reçu en ambassadeur d'une puissante République ; il avait pu se croire un homme d'Etat. Le reproche de roture le blessa profondément, comme aussi d'avoir joué un sot personnage. « Moi, dit-il, qui m'étais imaginé toute ma vie que je savais quelque chose, j'ai dû reconnaître que je n'étais qu'une bête. »

1. Boccace.au surplus, s'inspire très directement dans ces deux passages de son maître Pétrarque.

LE i CORBACCIO »

Ce fut sous le coup de son émotion et dans toute l'ardeur de son ressentiment qu'il écrivit YInvective contre une mauvaise femme, à laquelle on donna plus tard le nom de Corbaccio, le mauvais corbeau, ou encore celui de Labyrinthe d'Amour, parce que le thème en est l'angoisse d'un amant perdu dans la forêt d'Amour et qu'un Esprit délivre'. L'Esprit, c'est le mari de la veuve revenu de l'Enfer, où son avarice et un peu sa trop facile complaisance l'avaient conduit ; l'amant engagé dans le labyrinthe de la forêt, c'est Boccace.

Pour le remettre dans le droit chemin, l'Esprit lui révèle toutes les imperfections, tous les artifices, tous les défauts, tous les vices cachés de sa belle, avec la même rudesse, avec la même grossièreté qu'emploie Ovide dans son Remède d'Amour pour enseigner aux amants comment ils doivent surmonter leurs passions. « Qui l'eût vue telle que tous les matins je la contemplais avec son bonnet de laine enfoncé sur la tête, ayant son manteau de nuit sur les épaules, se mettre auprès du feu, assise sur les talons, et l'eût aperçue, les yeux chassieux, enfoncés et ternis, ne cessant de tousser et de cracher, eût oublié cent mille amours. » Et ailleurs : « Si je te disais de combien de manières elle lavait sa chevelure d'or, avec quelles cendres plus ou moins fraîches elle la teignait, tu en serais stupéfait ; elle passait son temps à se frotter avec des herbes

i. Voir article de Giov. Pinelli dans le Propugnatore, XVI (i883), part. I, p. 169. Pinelli v signale les passages assez nombreux imités de Juvénal.

variées et avec le sang de divers animaux ; ma maison était pleine d'alambics, de fourneaux, d'ampoules, de cornues, de coffrets ; il n'y avait pas un apothicaire à Florence ni un jardinier dans les environs qui ne fût chargé de lui fournir de l'argent fluide ou des racines sauvages. Elle passait son temps à s'épiler les cils, à s'arracher les pellicules, à se polir la gorge ; le soleil, la lumière, l'air, l'humidité, la nuit, les nuages, s'ils ne survenaient à point nommé, offensaient sa beauté ; la pluie, le vent, la poussière, la fumée, lui étaient insupportables, et, si une mouche venait à se poser sur son visage, c'était une telle catastrophe et une si grande désolation que perdre Saint-Jean-d'Acre fut aux chrétiens, en comparaison, un plaisir. » Il la blâme encore de lire des romans français et des canzoni latines ; il lui fait même un reproche de se plaire aux aventures de Florio et Bianconore, que Boccace avait naguère chantées dans le Filocopo.

Boccace, en accumulant le ridicule et l'opprobre sur la femme qu'il avait aimée, ne s'était proposé, à l'en croire, d'autre but « que de la mettre dans la voie du salut » et de « détourner d'elle ceux qui la connaissaient mal ». Mais son irritation ne se satisfait pas de cette vengeance restreinte et bien intentionnée, elle dépasse vite son objet et enveloppe le sexe féminin tout entier. Jamais pamphlet plus mordant, plus venimeux, ne fut dirigé contre les femmes que par celui qui, dans le Décaméron, plaint tant leur sort et ne songe, dit-il, qu'à le leur faire prendre

« LE CORBACCIO »

en patience. Boccace renvie sur lui-même. «Les femmes n'ont d'autre occupation que de paraître belles et d'être admirées. Nulle n'est sage et ne peut agir avec discernement. Toutes sont inconstantes, muables, légères, veulent et ne veulent pas une même chose tout en un même temps, sauf si elle se rapporte à leurs appétits déréglés. Il y en a qui étant venues, comme louves affamées, en la maison de leurs maris pour dissiper leurs biens et richesses, ne cessent nuit et jour de quereller serviteurs et chambrières, voire jusqu'aux parents, frères et enfants de leurs époux. Elles se feignent peureuses et craintives ; si elles sont dans un lieu élevé, elles se plaignent d'avoir le vertige ; s'il est besoin d'aller en bateau, leur estomac délicat ne le saurait souffrir ; de marcher de nuit, elles craignent la rencontre des esprits, des lutins ou d'une souris ; que le vent fasse remuer une fenêtre ou qu'une petite pierre tombe, elles en tressaillent toutes de frayeur. Mais Dieu sait comme elles sont hardies en choses qui leur sont à gré ; il n'y a âpreté de lieu, précipices de montagnes, hauteur de palais, obscurité de nuit qui les arrête1.» Et il ajoute que le seul objet, la seule pensée, la seule ambition des femmes consiste à voler, à dominer, à tromper leurs maris. Pour en arriver à leurs fins, elles ont sans cesse recours aux nécromanciens, aux astrologues et aux ruses féminines. Si on traite d'une

i. Traduction 1571, fol. 49 et suivants.

affaire sans les prévenir, elles se mettent à la traverse ; elles n'épargnent ni parent, ni ami, ni mari, ni amant.

Les femmes sont goulues, fantasques, ambitieuses, envieuses, acrimonieuses, irascibles et délirantes.

Et il exalte l'homme : « .... C'est donc chose très noble et très excellente que l'homme lequel a été créé de son Dieu un peu moindre que les anges. Et si le pJus petit, vil et abject d'entre eux est tant à estimer, combien doit être prisé et préféré aux femmes celui qui est séparé de la tourbe et de la vile populace par la sacrée étude des bonnes lettres, et pour avoir goûté le divin appât de la philosophie ? »

Aussi Boccace prend-il, dans son poème, le contrepied de Dante, dont pourtant il s'est inspiré. Dans la Divine Comédie, c'est l'Amour qui délivre le poète des horreurs de la « forêt obscure » où il s'est égaré ; dans le Corbaccio, c'est la forêt qui est l'Amour, l'abord en est agréable et séduisant, mais, quand on y pénètre, on n'y trouve que des ronces, des bêtes fauves et des dangers de toutes sortes ; et c'est la Raison qui, sous les traits du mari défunt, envoyé par la Vierge, tire Boccace de péril1.

i.Lc Corbaccio inspira, ce semble, au siècle suivant, les satires d'Albcrti contre les femmes.

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