CHAPITRE X
pllate mis en relations avec boccace par pétrarque. — boccace
le fait venir a florence. — ils étudient homère. — pllate
professe a l'Université de Florence.
Une manière d'érudit à tournure de pédant parcourait alors (1358) l'Italie ; il avait un visage hideux, une longue barbe, une chevelure noire, des façons rogues, un caractère intraitable ; il était ou se prétendait l'élève du moine Barlaam et voulait se faire passer pour Grec, bien qu'il fût né, selon toute apparence, en Calabre, comme Barlaam. On le nommait Léon ou Léonce Pilate. Il avait quelques lettres. Pétrarque, qui parle souvent de lui avec rancune dans sa correspondance, le rencontra à Padoue durant l'hiver 1358-
Au printemps de 1359, Boccace alla visiter son
ami à Milan; le 16 mars, ils plantèrent ensemble dans
son jardin un laurier. Pétrarque avait la passion de
planter des lauriers, car il prétendait commémorer ainsi le souvenir de Laure et espérait aussi, ce semble, rappeler que le laurier était le symbole de son art et qu'il en avait été solennellement couronné. Ces plantations, au reste, réussissaient rarement '. Les deux amis s'entretinrent de poésie, de littérature et de grec, et c'est ainsi que Boccace connut l'existence de Pilate. Aussitôt il forma le projet de le prendre pour maître. Pilate, sollicité par lui, vint à Florence. Boccace le logea chez lui et le retint deux ans malgré les inégalités de son humeur et son peu de science. Ensemble ils s'appliquèrent à lire Y Iliade et Y Odyssée. Boccace avoue, dans la Généalogie des Dieux (XV, 6, y), qu'il n'a pas compris grand' chose au texte d'Homère, mais que le peu qu'il en a entrevu lui a paru très beau. Il n'est pas étonnant que Boccace ait eu peine à suivre l'enseignement de Pilate, car lui-même entendait peu le grec, ainsi que le prouve la traduction manuscrite d'Homère qu'il fit pour Pétrarque et dont il se trouve à la Bibliothèque Nationale une copie ayant appartenu au poète2 ; c'est une traduction mot pour mot et, lorsque le sens est un peu obscur, Pilate s'est contenté d'écrire
i. De Nolhac, Pétrarque et l'Humanisme. Pétrarque jardinier, vol. II, •-•xc. ii, p. 25q : * Le laurier, qui n'est jamais frappé de la foudre, dit Boccace dans la Vie de Dante, couronne les poètes parce que leurs œuvres sont dotées par Dieu d'une telle puissance que, ni le feu, ni l'envie, ni la foudre, ni la longueur du temps qui consume toutes les autres choses, ne peuvent leur nuire, les ronger ou les diminuer en rien. *
2. Oddone Zenatti, Dante c Viren\e, Florence, igo3, p. 3o2. — De Nolhac, II, i65, 167, 171 et suiv.
LEONCE PILATE
les mots grecs en caractères latins1. Avec quelle impatience cependant Pétrarque, qui en était réduit, comme il le dit, « à couver des yeux son Homère et à le serrer passionnément dans ses bras », attendait cette traduction 2. Homère traduit, Pilate et Boccace s'attaquèrent à Platon, bien que Pétrarque ait mis son ami en garde contre le danger «de se charger les épaules d'un fardeau trop lourd, en réunissant en un seul faisceau ces deux grands princes de la Grèce3.»
Boccace ne voulait pas profiter seul de son enseignement ; il obtint pour lui une chaire à l'Université de Florence. Aussi avait-il quelque droit de se proclamer le restaurateur des Lettres grecques en Italie. « Ne fut-ce pas moi, écrit-il dans la Généalogie des Dieux, qui eus la gloire et l'honneur de me servir le premier
i . En compensation, Boccace apprit de lui qu'Homère était « très modéré dans le boire et le manger », qu'il couchait dans un hamac sans se couvrir de draps et n'avait, étant très pauvre, qu'un enfant pour le conduire. \Commentaire de la Divine Comédie, à propos du vers : Quegli è Omero, poeta sovrano.)
2. En attendant qu'on lui envoie la traduction complète, il prie Boccace de lui copier du mieux qu'il pourra « cette partie de l'Odyssée où Ulysse descend aux Enfers et où Homère fait la description des lieux qui sont dans le vestibule de l'Érèbe » (Enfer, ch. iv, v. 89) [Let. XVII, 1" mars i365 (Sen. III, 6), éd. Davelay, p. i5g.]
3. Boccace avait écrit à Pétrarque pour le prier de lui prêter un exemplaire d'Homère qui avait été en vente à Padoue et qu'il pensait que Pétrarque avait acheté ; mais Pétrarque n'en avait pas voulu, le trouvant trop incorrect. Pétrarque s'offrit à le lui procurer, lui promettant, s'il ne pouvait l'obtenir, un exemplaire beaucoup plus exact qu'il avait acheté naguère. Ce fut sur celui-là sans doute queBoccace et Léonce travaillèrent. Pétrarque en fut privé quatre ans ; il ne reçut la traduction qu'au bout de sept ans. (Let. XI, Milan, 18 août i36o.) Cf. Ep. Fam., XVIII, 2. Hauvette, Le professeur de grec de Pétrarque et de Boccace, Chartres, 1891. — Boccace parle de Léonce dans le Commentaire de la «Divine Comédie-» (I, 191 ) à propos du vers déjà cité : Quegli è Omero, poeta sovrano.
de vers grecs parmi les Toscans ? Ne fut-ce pas moi qui amenai par mes prières Pilate à s'établir à Florence et qui l'y logeai? J'ai fait venir à mes frais des exemplaires d'Homère et d'autres auteurs grecs, alors qu'il n'en existait pas en Toscane. Je fus le premier des Italiens à qui fut expliqué en particulier Homère, et je le fis ensuite expliquer en public. » (XV, 7.) De fait, à partir de ce temps, les études grecques prospérèrent en Italie, et leur influence fut grande et peut-être dominante dans le mouvement littéraire qui aboutit à la Renaissance. Homère continua, il est vrai, à n'être guère entendu, mais Platon, lu dans le texte, remplaça peu à peu Aristote, traduit du latin ou de l'arabe, et sa philosophie plus souple, plus aimable et surtout plus poétique que celle du Stagyrite s'imposa à l'âme italienne.
En 1362, Pilate quitta Florence, mais Boccace resta en rapports avec lui et le chargea d'aller à Constantinople rechercher des manuscrits grecs. Pilate en rapportait un certain nombre lorsqu'il fut frappé de la foudre sur le navire qui le ramenait (1365). Néanmoins les manuscrits furent sauvés par les matelots, qui, les considérant comme de peu de valeur, les remirent à leurs destinataires.