‹ BoccaceChapitre 64 sur 112 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Crise morale. — Maximes contenues dans les œuvres de Boccace. — Regrets du temps qui s'écoule. — Moralité des œuvres de Boccace. — Conseils sur l'Éducation. — Révélations faites a Boccace par un moine. — Croyances superstitieuses de Boccace. — Boccace renonce a sa vie passée.

Le départ de Pilate, qui fut presque un renvoi, avait été causé par ses exigences perpétuelles et l'irritabilité de son humeur, dont Pétrarque se plaint souvent1. Mais il eut aussi une autre cause. Un événement capital venait de se produire dans l'existence de Boccace ; il commençait à avoir regret de sa vie passée, devenait dévot et voulait renoncer aux lettres.

Le Corbaccio marque le commencement de la crise morale qui transforma Boccace. Pétrarque lui écrivait précisément vers le temps où il le composait (20 décembre 1355) :

l. Lettres Sen. III, 6, VI, i, éd. Davelay, p. 1 55 et 208. La date du 1" mars i365, donnée pour la première, est manifestement inexacte; elle dut être écrite antérieurement, probablement en 1 35g. La seconde est du 25 janvier 1 365.

« De plusieurs lettres de vous que j'ai lues ces joursci j'ai extrait une chose, c'est que vous avez l'esprit troublé. Cela m'étonne, m'indigne et m'afflige. Qui peut, je vous prie, ébranler votre âme assise avec tant de soin sur de solides fondements par le ciment soit de l'Art, soit de la Nature ?»

La rude secousse qu'il venait d'éprouver fut pour lui le commencement de la sagesse ; la longue expérience qu'il avait maintenant « des transes et des fâcheries d'amour » lui enseignait à chercher ailleurs que dans les dissipations et la composition d' œuvres badines la consolation de ses déboires et l'occupation d'une imagination dont les années n'amoindrirent jamais l'ardeur. Il lui fâchait désormais qu'on lui donnât le titre de poète : « Chose étonnante, lui écrivait Pétrarque, vous avez voulu être poète et vous avez horreur du nom de poète, alors que tant d'autres, au contraire, qui sont étrangers à la poésie, n'ambitionnent que ce nom. »

A la vérité, Boccace avait toujours eu une certaine pente à dogmatiser. Ses œuvres sont parsemées de maximes et de pensées, dont beaucoup sont vieilles comme le monde, sans nul doute, mais que chaque génération a besoin de s'entendre redire et auxquelles il sait donner du tour et de l'élégance. « Celui qui se hâte de se décider s'expose au repentir. — Les choses autrefois mal faites se peuvent plus aisément blâmer qu'amender. — Celui-là est bien fol qui laisse ce qu'il a

pour acquérir ce qu'il n'a pas. — La mer n'a pas tant de sable ni le ciel tant d'étoiles que de choses douteuses et pleines de danger peuvent tout le jour advenir aux vivants. » (Fiamtnetta.) « La jalousie environne l'amour comme le lierre environne les arbres '. » (Filocopo, fin liv. III.) Une des Questions d'Amour n'est posée dans le Filocopo qu'afin de démontrer qu'il faut « fuir le Vice et suivre la Vertu et que la Chasteté est la meilleure des vertus ». Boccace enseigne aussi que, même dans la plus grande misère, on ne doit jamais chercher à se détruire, parce que l'homme vertueux sait toujours recouvrer ce qu'il a perdu alors que la vie ne se retrouve pas2.

Dès ses premières années, Boccace avait été très troublé par la fuite du temps, qui serait assurément le plus insupportable des tourments et rendrait amère toute joie si nous n'avions l'espérance et le souvenir,

i. «Un peu de froid, un peu de chaud, sans compter les accidents innombrables dont la vie est semée, et nous ne sommes plus. » (Vie de Dante.) — A la fin de la Théséide, Boccace place une période philosophique sur la mort : « La vie de l'homme, à qui bien la regarde, n'est de vrai autre chose qu'une continuelle guerre, de façon que nous commençons de mourir quand nous commençons à naître, et achevons de mourir quand nous achevons de vivre. Et qui est celui qui ne sait bien qu'en ces lacs du monde et en cette chair corruptible, nous sommes toujours morts au lieu qu'après le trépas nous vivons parmi les dieux d'une vie heureuse et immortelle? > (Trad. 1597, p. i85.)

2. Dans les Infortunes des Hommes Illustres, à propos de la faute originelle, il écrit : « Y a-t-il chose plus convenable à l'homme que de croire qu'il y a un Dieu vrai et seul, de lui porter révérence plus qu'à toutes autres choses, et de l'aimer de tout son cœur, que d'honorer ses parents et de tenir ses amis aussi chers que soi-même? Y a-t-il chose plus facile à faire que de s'abstenir du bien d'autrui, des folles amours, du sang humain, du mensonge et autres telles souillures ? >

si l'attente du lendemain ne nous faisait trouver trop lente l'heure présente, si le bonheur éprouvé jadis ne consolait parfois des tristesses récentes. « Les heures emportent les jours, dit-il dans la Fiammetta, les jours emportent les années, les années emportent la jeunesse; il faut s'en montrer économe. » Dans la Thêsêide, il avait déjà exprimé cette pensée en des termes dont l'inspiration lui venait peut-être de Juvénal (XII, 7) :

Les chèvres dont la vie est si longue Ont une fin pourtant, Les dures pierres que nous foulons Par divers accidents ont une fin aussi. Les fleuves qui coulent à pleins bords Tarissent, et d'autres les remplacent.

Ainsi les hommes sont poussés par la Nature A la vieillesse pleine de maux infinis, Puis à la mort inévitable.

De même dans ses sonnets :

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