‹ BoccaceChapitre 65 sur 112 · SONNET XXXVI · texte numérisé non relu

SONNET XXXVI

Le cours de la vie est bref, On ne peut ni le détourner ni l'arrêter. Il n'est chose si joyeuse qui ne se termine Dans les larmes ou dans les lamentations....

Boccace s'était toujours piqué d'être, par ses malheurs, un exemple. «Je veux, dit-il dans 'le Corbaccio, servir d'enseignement à chacun et surtout à lajeunesse, qui a les yeux clos. » Les angoisses des amants qu'il dépeint dans ses premiers romans ne sont-elles pas aussi un avertissement? Le traducteur français de la Théséide croit pouvoir assurer, dans sa préface, que c'est une histoire « non moins belle et docte que plaisante et utile à toute sorte de personnes qui aiment la vertu ' ». Ses romans, ses poèmes, de même que ses poésies, tendent à la glorification de l'amour fidèle, de l'amour persévérant. Dans son premier roman, le Filocopo, il consacre plusieurs pages, dans la quatrième nouvelle de la « Cour d'Amour », à montrer les avantages de la chasteté. Il a bien souvent insisté sur les suites fâcheuses de l'amour. Mensola aussi bien que Fiammetta meurent d'avoir aimé trop profondément et avec trop de passion.

Les héroïnes de Boccace ne cèdent que par surprise ou par suite d'une intervention surnaturelle; elles ne sont pas, on l'a dit, vicieuses par essence, mais par accident. Vénus tente Fiammetta ; Griseida ne succombe qu'entraînée par les fallacieuses paroles de Pandaro ; dans le Ninfale, les Dieux et la Nature entière se concertent contre Mensola. Au surplus, les sept conteuses du Décaméron comme les sept nymphes de YAmeto

i. Traduction de 1597, D. c. c.

restent pures au milieu du dévergondage verbal auquel elles se plaisent".

La liberté de langage de Boccace, ses descriptions réalistes, ne doivent pas faire oublier les conclusions très sages qui se dégagent de ses écrits. Les histoires qu'il raconte sont un meilleur enseignement que les traités de morale les plus sévères.

Le Traité des Femmes Illustres contient un portrait de la femme chaste qui semble d'un ascète : « Il convient, pour qu'une femme puisse être réputée honnête, qu'elle modère ses regards et ne les porte pas plus loin que sa maison; qu'elle ne parle que rarement et en un langage réservé; qu'elle fuie l'oisiveté comme le plus certain et le plus dangereux ennemi de l'honnêteté ; qu'elle s'abstienne de trop boire et de trop manger, de danser et de chanter, car ce sont les traits dont s'arme la Luxure, qu'elle s'occupe du soin de sa maison, qu'elle se garde des parfums et des lotions, des ornements superflus et qu'elle foule aux pieds de mauvaises pensées. » « Je pense, dit-il encore, que dans la jeunesse des filles l'indulgence trop grande des pères corrompt très souvent le caractère naturellement enclin à la lasciveté2. »

Dans la Biographie de Dante, qu'il composa un peu plus tard, il le reprend vivement sur son penchant au libertinage, et le reproche est inattendu venant de

i. Quelques-unes, à vrai dire, ne l'ont pas toujours été. Boccace explique du reste dans l'épilogue du Décaméron «qu'il n'y a point de si déshonnéte chose qu'en la disant avec honnêtes vocables, il puisse être mal séant à personne ».

2. Sulpicia, femme de Fulvio, ch. lxv, et Sempronia, ch. lxxvii.

l'auteur du Dêcamêron et s' adressant à l'amant de Béatrice, mais cependant fondé. « Parmi tant de vertu, dit-il, et tant de science, la luxure trouva beaucoup de place, non seulement dans ses jeunes ans, mais dans son âge mûr, lequel vice, pour naturel et fréquent qu'il soit, ne se peut décemment louer, ni même excuser. Mais qui des mortels se jugera capable de le condamner? Pas moi. O trop faible fermeté, ô brutal appétit des hommes ! Que ne peuvent sur nous les femmes, puisque même en ne voulant pas elles font de nous ce qu'il leur plaît1. » Il a consacré une églogue à montrer comment on doit passer de l'amour humain à l'amour divin2. L'immoralité de son siècle le surprend et le scandalise. Il regrette, dans la Vie de Dante, le temps « où l'on savait aimer sans désirer » et où la passion pouvait être déférente. Au vrai, la corruption était devenue extrême, après la peste noire3. Etonnés de vivre, enrichis de tout le bien des morts, les survivants s'étaient pris à jouir de la vie avec frénésie; on prodiguait les richesses dont on avait pensé ne jamais profiter, et l'on

i. A rapprocher de ce que dit Boccace au commencement de la irc nouvelle de la vin» journée du Décaméron.

2. Églogue XV, « Filostropos ». Dans cette églogue, Pétrarque lui enseigne la supériorité de l'un sur l'autre amour.

3. Boccace en fait un tableau effrayant dans son Commentaire du chant vi de la Divine Comédie, qui se termine par une invective contre Florence. Il attribue tous les maux et tous les vices qui affligent sa patrie à « l'excès de la ripaille ». « 11 n'est aucun acte ni dans la vie publique ni dans la vie privée, dit-il, qui n'aboutisse à une orgie. Les magistrats détournent les fonds publics pour festoyer; c'est à cela que servent les donations faites aux pauvres, les biens des veuves et des orphelins, et non seulement les laïcs, mais les ecclésiastiques les dévorent.... »

se livrait au plaisir avec cet abandon et ce déchaînement qui suit invariablement les grandes secousses morales. Boccace sait, d'ailleurs, « combien il est difficile de garder le droit chemin au milieu des fallacieuses tentations du monde ». (Amorosa Visione.) Aussi ne se montre-t-il pas trop sévère envers ceux qui ont faibli surtout par amour. « Quoique le péché de la chair soit condamnable et cause beaucoup de maux, dira-t-il dans le Commentaire de la « Divine Comédie », néanmoins, comme il est naturel et contribue à la génération des hommes, il semble être moins odieux que les autres à Dieu. » Ailleurs il distingue les vices inhérents à notre nature, telle l'ardeur amoureuse, d'avec ceux que fait naître la perversité. Déjà, dans le Filocopo, il avait écrit : « Celui qui veut vivre sage et suivre la vertu doit abominer les vices. Toutefois, quand il ne peut arriver au port de salut si ce n'est par vice, il lui est permis le faire pour éviter un très grand péril, mais le plus sage qu'il pourra1 ». Il n'en proclame pas moins que « la sensualité est fort pernicieuse ; elle débilite la vue, affaiblit la mémoire, épaissit l'intelligence et anéantit toutes les forces de l'âme et du corps ». Comme l'avait fait son compatriote et contemporain Barberini et comme allait le faire Alberti dans son Traité sur l'Education, Boccace recommande aux parents de châtier leur langage quand ils s'entretiennent devant

i. Traduction Adrien Sevin, p. 48.

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