CONSEILS SUR L'ÉDUCATION
leurs enfants, leur représentant tout le mal qu'une parole inconsidérée peut causer dans l'âme d'une jeune fille ou même dans celle d'un jeune homme. Parlant dans les Femmes Illustres, de Camilla, reine des Volsques, il trace un plan d'éducation pour les jeunes filles que Rousseau n'aurait pas désavoué : « Qu'on s'applique, dit-il, à calmer leurs appétits par l'exercice et la fatigue; qu'on se garde de leur faire boire des boissons artificielles ; qu'elles apprennent, dans une bonne fréquentation, à ne point écouter les paroles déshonnêtes, à être discrètes, à se composer une attitude grave, à répondre avec réserve, à s'abstenir dans leurs repas de mets trop délicats, à ne pas souhaiter toute chose1. » Dans le Commentaire de la « Divine Comédie », il dit à propos du chant iv : « La femme sage restera dans sa chambre et songera à sa position, à sa qualité, et cette méditation lui apprendra que son honneur consiste surtout dans sa pudeur, dans son amour pour son mari, dans
i. Et, à la fin du même chapitre, il dit : < Les jeunes dames et pucelles du temps présent devraient un peu voir et considérer la manière de vivre de ladite dame laquelle en sa jeunesse n'employa pas son temps aux vanités et pompes mondaines ains à tous labeurs et peines pour garder l'intégrité de sa virginité, car elle ne prétait pas l'oreille au blandissime et déceptif langage des jouvenceaux qui la cuidaient décevoir ; elle avait gravité en sa pose, les yeux chastes et pudiques; elle était bien composée en mœurs et avait tous gestes honnêtes. Elle fuyait et évitait tous banquets, danses et folles compagnies pour qu'elle put observer et garder sadite virginité. Ainsi doivent faire les jeunes pucelles en leur jeunesse afin que après ce qu'elles seront habituées à vertu et honnêteté et qu'elles fleuriront par louable ingénuité, elles puissent en âge parfait, en l'obéissance de leurs parents, parvenir au sacrement de mariage avec titre de louange et gloire!* [Le plaisant livre de noble homme Jehan Boccace auquel il traite des faits et gestes des illustres dames, Paris, i53S, fol. LVIII, v.)
son économie, dans le soin de sa maison, dans la diligence avec laquelle elle élève, instruit ses enfants et forme leurs mœurs. »
Le regret de ce qu'il avait écrit jadis était venu à Boccace. Il s'avisa que « rien n'est si dangereux aux amants comme de lire l'histoire des amours d'autrui ». C'est à l'occasion de l'aventure de Francesca di Rimini qu'il place cette réflexion dans le Commentaire de la « Divine Comédie », et il est certain qu'elle ne pouvait mieux s'appliquer. Aussi s'effrayait-il, on l'a vu, à la pensée du mal que pouvaient produire chez des âmes tendres les plus licencieux de ses écrits.
Un événement assez singulier qui avait jeté l'agitation et mis le désarroi dans son âme, ne contribua pas médiocrement, ce semble, au changement de sa conduite.
Un moine de Sienne, Pietro Petroni, célèbre par sa piété et par ses miracles, avait vu le Christ apparaître devant lui et « lu sur son visage le présent, le passé, l'avenir1 ». Ne pouvant, car il était sur le point de mourir, accomplir lui-même les œuvres que cette vision lui avait dictées, il avait chargé un chartreux, Gioacchino Ciani, de le suppléer et notamment d'aller informer Boccace et Pétrarque que leur mort était prochaine et qu'il ne leur restait « que peu d'années à vivre ». Le chartreux s'en fut premièrement trouver Boccace (com-
i. GiidoTraversapi,// Beato Pietro Petroni e la conversione del Boccaccio, Trani, 1905.
mencement de l'année 1362), puis se rendit à Naples, d'où il devait gagner par mer la France et l'Angleterre, se réservant d'achever sa pérégrination en allant prévenir à son tour Pétrarque des révélations qui l'intéressaient.
Depuis quelque temps, l'Église avait entrepris Boccace ; il lui avait été défendu de composer désormais des vers, de s'occuper de littérature ; de là sa colère quand on le traitait de poète. On amenait peu à peu le libertin à résipiscence. La visite du moine fut donc bien opportune. Tout ému, Boccace s'empressa de raconter, d'ailleurs confusément, à son ami, à son confident et à son conseiller, Pétrarque, la démarche dont il venait d'être l'objet. Il avait lui-même trop usé dans ses œuvres du procédé des apparitions pour n'y pas donner quelque peu créance. D'ailleurs, comme tous ceux de son temps, il était enclin aux superstitions ; il ajoutait foi aux songes à cause de « leur très certaine démonstration », non sans quelque hésitation toutefois, car l'avertissement par les songes lui paraissait en contradiction avec « l'immuable nécessité du destin ' ».
1. Cependant il devait écrire un peu plus tard dans les Infortunes des Hommes Illustres (liv. I) : « 11 ne convient pas d'être flexible comme les brin dilles des arbres et de se courber à tout vent, car cela est peu digne et même dangereux. La trop facile crédulité est parfois aussi dangereuse que le refus obstiné de croire. Qu'y a-t-il de plus sot que d'ouvrir les oreilles à toutes les fables et de les accepter comme vérité certaine? » D'autre part, il dit, à propos d'Astyage : « Il y a pour le faire court tant et de si évidentes preuves de cette matière que l'événement n'a point été plus clair et certain que le songe. Je n'entends pas toutes et quantes fois que le corps est endormi, l'on ait opinion que
Il avait foi aux visions des mourants et aux apparitions des morts. Dans le Commentaire de la « Divine Comédie » (II, 19), il rapporte que, lors de la peste de 1348, les vivants voyaient à tout instant surgir devant eux l'image des morts. Il croyait à l'astrologie. Pour un peu, il eût partagé l'opinion que Virgile avait été un magicien '. Cependant il tenait que le chiendent ne naissait pas du sang humain et que le roi Artus était vraiment mort.
Le moine avait, au surplus, ajouté à ses révélations tels détails, connus de Boccace seul, qui leur donnaient à ses yeux une singulière autorité.
Tout pieux qu'il fût, Pétrarque était moins docile que Boccace aux suggestions de ce genre. Dans une lettre excessivement verbeuse à son habitude, il lui expliqua que, pour sa part, si le porteur des sinistres nouvelles se présentait à lui, il aurait grand soin « d'interroger son âge, son front, ses yeux, son caractère, son extérieur, ses mouvements, sa démarche, sa posture, sa voix même, ses paroles et, par-dessus tout, la conclusion et
l'esprit jouisse de cette sienne divinité, vu que c'est de la grâce de Dieu que cela advient.... Et partant s'il advient qu'il faille ajouter entièrement foi aux visions, ce n'est pas à dire qu'il y faille toujours croire. Mais il faut avec discrétion, comme en toute affaire, considérer si la chose est telle qu'on en doive faire cas ou non afin que nous ne méprisions point ce qui nous est démontré pour notre profit et aussi au contraire que nous ne nous laissions point abuser ni troubler par les choses qui ne peuvent offenser. •» Dans la 6e nouvelle de la iv« journée du Décaméron, les Deux Songes, Boccace tient le même langage ; il faut croire à certains songes et pas à d'autres selon les cas. De même dans la 7r nouvelle de la ive journée.
i. Article A. Graf, // Boccaccio e la Super sti^ione. Nuova Antologia, t. XLIX,
l'intention de ses discours' >>, et qu'il ne lui donnerait sa confiance qu'à bon escient. Il lui fait remarquer qu'il doit même s'estimer heureux d'avoir reçu l'assurance de vivre encore « peu d'années », alors que les autres hommes ne savent s'ils ne mourront pas dès le lendemain. Puis il lui recommande de ne pas abandonner la poésie, « car les lettres n'entravent pas mais secondent l'esprit bien fait qui les possède 2 ».
Boccace fit une églogue (XV) de cette remontrance. Filostropo, c'est-à-dire Pétrarque, trouve Tiflo, c'est-à-dire Boccace ou l'aveugle, en proie aux séductions de Criside et de Dione, et livré aux plaisirs des sens et du monde, et Filostropos lui remontre tous les dangers qu'il court.
Dans le désordre où l'avaient j été les paroles du moine, Boccace voulait renoncer non seulement à faire désormais des vers, mais même à s'occuper d'études sérieuses; il offrit à Pétrarque de lui vendre tous ses livres, lui demandant d'en fixer lui-même le prix et oubliant cependant de lui en envoyer la liste. Pétrarque n'accepta ni ne refusa l'offre ; il pria Boccace de lui dire au juste le titre, le nombre et la valeur des volumes, ajoutant qu'ils seraient à sa disposition si jamais il venait habiter avec lui, comme il le lui avait promis, et prenant l'engagement qu'après sa mort il les ferait déposer avec les siens « indivis, dans un lieu saint et sacré ».
Boccace était, d'autre part, inquiet de l'embarras de
i. Lettre XII datée du 28 mai i362 {?).
2. C'est l'explication qu'en donne Boccace lui-même dans sa lettre à Martino de Signa.
ses finances, lequel, d'ailleurs, datait de loin, car il fut toujours, sinon prodigue, du moins peu ménager de ses deniers. Il soutenait devoir de l'argent à plusieurs personnes et notamment à Pétrarque, qui se défend de lui en avoir jamais avancé. Le montant de sa bibliothèque aurait servi à acquitter ces dettes. Pour le tirer d'affaire, Pétrarque l'avait naguère désigné au pape pour remplir les fonctions de secrétaire apostolique ; mais Boccace s'était récusé, préférant « l'indépendance et une pauvreté tranquille à de grandes richesses ». Il refusa même l'hospitalité que lui offrait son ami.
S'il ne renonça complètement aux lettres, Boccace renonça à l'amour. « Il est temps de rentrer au port, dit-il dans son sonnet i, et d'attacher l'Amour à cette pierre qui unit les deux âges. Il me faut maintenant attendre la fin si proche de la vie dans l'Amour du Seigneur. » Boccace avait alors cinquante ans.
Il semble que Boccace ait voulu, au moment où il disait adieu à sa vie passée, évoquer dans son Capitolo l'image de toutes les femmes dont il avait été épris. L'Amour les amène devant lui, belles ou charmantes, au nombre de douze, dit-il, mais il cite treize noms, tant sa mémoire était riche en souvenirs amoureux. Elles dansent dans un pré couvert de fleurs et chantent une canzone en l'honneur de l'Amour (canzone n).