A propos de Sempronia, ch. lxxvii
3. Ch. lxxi. Cf. ch. lxi, Histoire de Virginie, femme de L. Volumnius.
payement doit être plus odieux aux hommes qu'il n'est agréable aux femmes. Pour moi, je pense que les hommes y ont eu plus à perdre que les femmes à gagner, car le luxe des femmes les ruine et les moindres s'ornent pour leur malheur autant que les plus nobles. Je maudirais Véturie à cause de l'orgueil qu'elle a fait naître chez les femmes si, par elle, la liberté romaine n'avait été sauvée.... Le monde appartient aux femmes, et les hommes appartiennent aux femmes. »
S'il lui arrive de louer les femmes, il n'entend pas les élever au même rang que les hommes; il a toujours soin de rappeler leur infériorité, et le meilleur éloge qu'il pense pouvoir leur décerner est de dire qu'elles ont montré des qualités masculines. Voulant faire éclater la prudence de Sulpicia, il remarque que sa conduite « fut d'un homme plutôt que d'une femme ». Pour vanter le courage d'Olympia ou de Claudia devant la mort, il écrit qu'un homme n'aurait pas montré plus d'assurance. Il marque quelque étonnement que Sapho ait su faire des vers, danser et chanter en perfection, « ce qui serait difficile même à des hommes très studieux ».
Peut-être que la supériorité qu'ont montrée certaines femmes vient, dit-il, d'une erreur de la Nature, qui a mis une âme masculine dans un corps féminin \ Parlant de l'avarice, il déclare qu'il est plus méritoire pour une
i. A propos de la femme esclave Epi tare (ch. xci) et d'Artémise (ch. lv).
« TRAITE DES FEMMES ILLUSTRES
femme d'en triompher que pour un homme, parce que les femmes ont un penchant naturel à thésauriser1. Il pousse si loin la soumission de la femme à l'homme qu'il considère qu'Emilie, femme de Scipion, ne fit que son devoir en acceptant comme concubine une esclave et en cachant la faute de Scipion vieillissant afin de ne pas ternir sa mémoire, au lieu « d'ameuter le voisinage, de pousser de grands cris et de clamer qu'elle était veuve du vivant de son mari comme l'auraient fait d'autres femmes ». Ainsi, même en la célébrant, Boccace trouve moyen de ravaler la femme !
Mieux que dans le Décaméron, où il ne décrit guère que les roueries féminines, Boccace dépeint la femme dans ce traité sous ses aspects les plus divers : courageuse comme Sophonisbe, voluptueuse comme Géopâtre, chaste comme Engeldruda, simple comme Paolina, superbe comme Zénobie, résignée comme Costanza, savante comme Proba, intrigante comme Poppea, généreuse comme Sempronia.
Le véritable sentiment de Boccace sur la femme se dégage très nettement de cette suite de cent trois biographies. La femme intelligente, énergique, indépendante, décidée, est une exception ; son naturel est d'être mobile, craintive, crédule, dépensière; son devoir, de veiller aux soins du ménage et à la dépense ; son charme, de se montrer enjouée mais d'aspect sérieux, encline
r. A propos de Busa di Canosa (cb. lxvii) et de Sempronia (ch. lixvii).
aux divertissements, suffisamment honnête pour que sa conquête paraisse une victoire.
Boccace fit, comme il seyait, la dédicace de son Traité à une femme, à la sœur de Niccolo Acciajuoli, Andréa, comtesse d'Altavilla (Hauteville), d'où l'on peut inférer que son ouvrage fut, comme il a été dit, achevé avant sa grande querelle de 1363 avec le sénéchal. Pour faire mieux valoir à ses yeux le prix de cet hommag e,Boccace, employant un artifice dont il devait bientôt se servir encore, lui déclare qu'avant de songer à elle, il avait eu dessein d'offrir son volume à la reine de Chypre, mais qu'y ayant mûrement réfléchi il avait jugé que la reine était moins digne qu'elle de cet honneur.
Il se peut qu'une telle pensée lui soit effectivement venue, car le roi de Chypre lui avait, comme on l'a dit, commandé depuis longtemps un travail de ce genre.