‹ BoccaceChapitre 75 sur 112 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

ŒUVRES LATINES {Suite)

boccace a peu d'ardeur a rédiger le traité des « infortunes des Hommes Illustres ». — Encouragements de Pétrarque. — Ordonnance de ce livre. — Enseignements que Boccace entend tirer des Infortunes qu'il raconte. — La «Généalogie des Dieux » est un traité raisonné de mythologie. — défense de la poésie et des poètes.

LE traité des Infortunes des Hommes Illustres est une œuvre bien plus considérable que les deux précédentes et qui représente une somme de lectures extraordinaire. Elle ne pouvait vraiment être entreprise qu'à une fin de carrière. Boccace y travailla longtemps, sans beaucoup d'ardeur, ce semble, et se reprit à plusieurs fois avant de l'achever r. Entre le quatrième et le cinquième livre, il s'accorda un assez long repos; de même il tarda longtemps avant d'entreprendre le sixième livre; arrivé au huitième, il se dégoûta de sa tâche et « se plongea dans un profond sommeil ainsi que dans une mer ».

i. Dialogue avec la Fortune, qui lui reproche l'humilité de son style en de si nobles sujets. Plus loin, après avoir parlé de Pompée, il dit encore qu'il aurait été en droit de se reposer. Évidemment, il n'avait pas grand goût à ce travail.

Pétrarque reprocha à Boccace sa paresse sans doute lorsqu'il fut le voir dans l'été de 1363 et le traita de « maître d'école es Faculté d'oisiveté ». « Ignores-tu, lui dit-il, que l'homme est né pour le travail. Tu t'arrêtes près du but. La réputation que tu dédaignes est considérée par tous les mortels comme un bien. On la recherche par beaucoup de moyens, on ne l'acquiert que par la vertu. Si donc on condamne la recherche de la réputation, on condamne par là même la vertu. C'est elle qui donne une grande durée à notre courte vie mortelle \

Boccace, « voulant faire profiter les autres de ses longues études et contribuer à leur salut en leur donnant l'exemple des grandes infortunes », se décida donc à publier ce « livre longuement médité », et il le fit, à ce qu'il semble, avant d'en avoir châtié la forme, car il y apporta par la suite maintes corrections et retouches, en sorte qu'il existe deux familles de manuscrits comportant des différences assez notables, ceux dont l'original fut achevé et livré aux copistes vers 1364 et ceux, en plus petit nombre que les précédents, qui furent copiés sur un texte auquel Boccace ne mit la dernière main que dix ans plus tard.

En dédiant ce nouvel ouvrage à Mainardo de' Cavalcanti, un autre de ces Florentins qui avaient été chercher fortune à Naples, Boccace ne lui laisse pas ignorer qu'il avait rêvé de lui donner un plus haut

1. Proème du livre huitième. L'ouvrage se compose de neuf livres.

« INFORTUNES DES HOMMES ILLUSTRES

patronage. Il avait balancé, lui écrit-il, entre un pape, un empereur ou un prince très puissant. Mais l'empereur vivait bien loin, ne s'occupant que de boire, « dans un coin de la terre, entre les neiges et les bouteilles » ; les rois n'étaient après tout que des « ânes caparaçonnés d'or »; le Gaulois n'avait pas de respect pour les lettres; l'Espagnol était à moitié barbare et féroce; le lointain Breton, gonflé de ses derniers succès; le Hongrois, double dans son langage, n'était fameux que par la multitude de ses peuples,... c'est pourquoi il lui souvint de Mainardo. Lors de sa mésaventure de Naples, il l'avait recueilli ; Boccacelui en avait su un gré infini, et il avait même tenu sur les fonts un de ses enfants. Revenu de son engouement pour les puissants de la terre, il était tout naturel qu'il lui dédiât son livre.

Le plan n'en est plus celui des deux précédents ; Boccace ne se satisfait plus de faciliter à autrui la connaissance du passé, il prétend aussi faire acte de moraliste. A l'exemple de son maître Pétrarque, qui avait jadis composé un Traité de la Vie solitaire et qui venait de publier son ouvrage sur les Remèdes à l'une et à Vautre Fortune, Boccace se propose d'enseigner aux hommes et surtout aux princes, qui en ont particulièrement besoin, les règles de la vertu. Ce sera son excuse d'écrire encore, malgré les avis qu'il a reçus. Sa nouvelle œuvre formera un traité de morale en action : les Infortunes des Hommes Illustres, habilement présentées, serviront d'exemples pour les vérités qu'il propose à la méditation

du lecteur. Ainsi la malaventure d'Adam et d'Eve est proposée aux désobéissants et aux incrédules; celle d'Agamemnon, aux orgueilleux; celle de Darius est donnée comme avertissement aux tyrans ; celle de Samson, aux débauchés; celle de l'empereur Julien, aux blasphémateurs; celle de Didon, aux femmes impudiques ; l'exemple d'Alcibiade sert à montrer l'avantage de l'activité et le danger de l'oisiveté et du désintéressement de la chose publique.

Boccace raisonne de tout dans ce traité en esprit désabusé. Un chapitre est consacré à démontrer « le peu de fidélité qui est au populaire ». « Toute populace est mobile et sotte, dit-il, préférant toujours l'opinion à la vérité, incitant les personnes à entreprendre beaucoup, mais les abandonnant au moment du besoin. » A quel point la vie politique de son temps ne lui donnaitelle pas raison et combien de révolutions n'avait-il pas déjà vues dans sa patrie où, disait Dante, ce qui avait été décidé en avril durait rarement jusqu'en octobre !

Lui qui s'était toujours plaint de la gêne où il vivait, s'efforce de prouver par un apologue que la pauvreté est bien préférable à la richesse ; cependant il commence, à son insu, par en faire ressortir l'utilité (liv. I) : « C'est l'amour des richesses, écrit-il, qui a enseigné à creuser les montagnes et à ouvrir les forêts, qui a poussé les hommes à naviguer sur les mers. » Mais il ajoute aussitôt que « ce même amour les a armés les uns contre les autres, leur a appris à falsifier les contrats, à mentir

« INFORTUNES DES HOMMES ILLUSTRES

et à tromper ». D'ailleurs, le riche est forcément malheureux. « O trop mal connue et désirable pauvreté ! Toi seule, tu observes les lois de la Nature, tu es au-dessus des finesses malveillantes ; tu méprises les honneurs éphémères ; tu te ris des longs voyages des hommes, des traversées maritimes, des guerres. Tu sais endurer les soleils d'été et les brumes d'hiver avec une admirable constance. Si la faim te presse, tu lui préfères avec un courage magnifique l'abondance que donnent les pierreries et l'or. Sans rien craindre, tu vas devant les lions parmi les cavernes et les déserts, devant les voleurs parmi les forêts et les taillis, devant les envieux parmi les villes et les lieux peuplés1. » L'oisiveté, qui est permise aux riches, les mène à tous les vices. « Si Clytemnestre avait veillé toute la nuit pour vaquer aux affaires de sa maison, il n'y a pas de doute qu'elle fût restée chaste et qu'elle eût, par suite, souhaité le retour de son mari. »

Le passage sur la vanité de la gloire mondaine est d'un orateur de la chaire et a vraiment grande allure2. « Si un fleuve déborde, nous nous réfugions en un lieu élevé ; si nous sommes malades, nous appelons le méde-

i. Les mêmes idées se retrouvent dans la lettre à Pino de Rossi, qui fut écrite vers i363 : « Très utiles sont les richesses bien employées, mais plus utile est l'honnête pauvreté, parce que, pour elle, toute petite chose est grande, tandis que pour la richesse mal employée tout ne sert de rien. La pauvreté est libre et alerte ; elle est sans crainte dans la solitude ; la richesse est assaillie d'inquiétudes, et dans les châteaux les mieux fortifiés ne se sent pas en sûreté.... » (Corazzim, Le Lettere, p. 78.)

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