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cin afin de prolonger la douloureuse vie de notre petit être, tandis que nous allons au-devant d'une lueur fugitive qui perd le plus souvent et notre corps et notre âme. Que dis-je? Si elle ne vient pas à nous, brûlant du désir de la posséder, nous la recherchons par le chaud et le froid, par les monts et les vastes plaines marines, à travers mille dangers mortels, en employant la fraude et la violence, à la sueur de notre front. Et nous n'avons nul souci de la claire sérénité des cieux, de l'éclat du soleil, de la lumière argentée de la lune, des astres scintillants et des autres ornements éternels du ciel qui tournent autour de nous d'un mouvement continuel. Aveuglés de je ne sais quelle démence, nous tenons les regards fixés sur le sol, les oreilles fermées, et nous ne comprenons pas combien fragiles sont les biens que nous cherchons. »
Le livre septième contient un tableau aux teintes violentes des désordres que provoque la gourmandise ou plutôt la goinfrerie ; elle tord la bouche et déforme les yeux ; elle cause la paralysie, la polydipsie, l'hydropisie, le tremblement, la goutte, l'apostème de l'estomac, la fièvre ardente, l'urticaire et la gale; elle rend bègue et pâle ; finalement elle amène la mort prématurée.
Boccace partageait la haine du peuple de Florence contre les «grands », haine que justifiaient à plein, il faut le reconnaître, leur arrogance et leurs excès. Déjà, dans le Décamêron, il avait tourné en ridicule,
« INFORTUNES DES HOMMES ILLUSTRES
dans la sixième nouvelle de la sixième journée, la supériorité qu'ils tiraient de leur ancienneté. Lés Baronchi, dit Fiammetta, sont les plus nobles personnages « du monde et des Maremmes », parce qu'ils en sont les plus laids, ce qui prouve qu'ils ont dû être créés « du temps que le Seigneur apprenait encore à peindre » et, par conséquent, avant tous les autres1.
Le dédain que lui avait naguère manifesté la veuve du Corbaccio, à cause de l'humilité de sa naissance, n'avait pu qu'aigrir ce sentiment, dont ses lettres contiennent plus d'une fois l'expression et qu'il laisse déborder dans son traité sur les Infortunes des Hommes Illustres. « La noblesse, dit-il (liv. VI), n'est autre chose qu'un certain lustre éclatant dirigé vers le droit, une douceur et une affabilité brillantes qui ne peuvent être cédées ou léguées à la postérité, non plus que la science ou le caractère. Ce n'est pas à cause des images illustres des ancêtres que les successeurs doivent être honorés2. » Mais Boccace insiste surtout sur ce qui lui paraît maintenant être la source de tous les maux, la cause de toutes les divisions qui affligent l'humanité, à savoir « la beauté et l'amour impudiques ». Il représente aux amants les dangers
t. Dans la 8e nouvelle de la ire journée du Décaméron, il parle des « vitupérables et corrompues mœurs de ceux qui veulent être appelés gentilshommes et grands seigneurs *.
2. Dans la lettre à Messcr Francesco (Nelli), il s'étonne qu'on veuille faire une différence entre des corps « qui ont été modelés par le même marteau sur la même enclume s. (Corazzini, p. 166.)
infinis auxquels ils s'exposent, la colère des parents qui peuvent les tuer l'un ou l'autre ou tous les deux, l'existence de crainte et de perpétuelle dissimulation qu'il leur faudra mener. « Celui qui entre au labyrinthe de cette perte, après avoir été longtemps joué et éconduit, est tué quand il s'y attend le moins dans quelque guet-apens ou meurt de langueur par suite des peines qu'il a souffertes. » Dans la vue de prémunir les amants contre les séductions des femmes, il trace, avec des couleurs plus vives encore que dans le Corbaccio, le tableau des impostures auxquelles elles ont recours pour cacher leurs défauts et rehausser leurs attraits (liv. I) : « De leur passion de plaire vient leur désir de posséder un visage rose et blanc, des yeux graves, longs et bleus, une chevelure dorée, une bouche purpurine, un nez fin, un col d'ivoire, s'élevant droit entre leurs épaules bien arrondies, une poitrine bombée, des bras longs, des mains fines et des doigts allongés. Elles suppriment par leur art ce qu'elles jugent superflu. Elles savent transformer l'excessive maigreur en embonpoint grâce à des mets délicats, abaisser leurs épaules trop hautes et les relever si elles sont trop basses, allonger leur cou, se grandir quand elles sont trop petites, se faire passer pour droites quand elles sont tortues. Elles effacent les tares de leur visage et de leurs mains avec des remèdes dont Hippocrate n'eut pas le secret. Grâce à de certaines eaux, elles rendent blonds leurs cheveux et, s'ils sont droits, les font ondulés et frisés;