DEFENSE DE LA POÉSIE
devant un populaire sans volonté, ils attaquent avec des cris si furieux la poésie que les assistants craignent non seulement pour les poètes mais pour eux-mêmes. » Toutefois Boccace a surtout de la haine contre les hommes de loi. Ces fameux maîtres en jurisprudence et présidents de tribunaux, dit-il, qui ont charge d'administrer la justice, de châtier les mœurs des hommes et d'attribuer à chacun ce qui lui est dû, sont vénérables et méritent de sublimes honneurs. Néanmoins, alors que leur prudence corrige les fautes des autres, ils sont presque tous souillés d'une tache ; ils s'épuisent à la recherche de l'or et n'estiment dignes de louanges que ceux qui resplendissent d'or1. Ils accusent les poètes d'être gens peu sages parce qu'ils consument leur temps à se perfectionner dans un art qui ne rapporte pas la richesse. Chacun leur donne raison, car l'avarice est un vice si commun que l'on s'imagine généralement que l'abondance des biens est le bonheur suprême. Mais la poésie est au-dessus des richesses ; quand elle descend sur la terre, elle ne recherche pas les palais, mais les antres des monts, l'ombre des forêts, les sources argentines, retraites des hommes studieux. Éternelle et céleste, elle n'a cure des choses fragiles et caduques, et c'est ce que les hommes de loi ne comprennent pas. La poésie n'est pas une vaine occupation, c'est l'ardeur
l. Il dit encore : « Il leur suffit d'avoir de la mémoire; ils peuvent manquer de jugement.... » Boccace avait déjà violemment attaqué les gens de loi dans son traité des Infortunes des Hommes Illustres (liv. III).
de trouver les vérités et de les dire sur un mode élevé ; elle procède de Dieu directement et rares sont les poètes ; le rôle de la poésie est sublime : elle arme les rois, conduit les guerres, fait sortir les vaisseaux, décrit les cieux, les terres et les mers, enguirlande les vergers de fleurs; elle juge les actions des hommes, encourage les hésitants, réfrène les téméraires, punit les coupables, célèbre les bons. Les fables poétiques cachent toujours la démonstration d'une vérité. Elles sont parfois d'une intelligence incertaine; mais la philosophie et l'Écriture Sainte sont-elles toujours très claires? Au reste, ce que les poètes ont caché, c'est ce qui ne devait pas être profané par les âmes vulgaires. Les poètes n'ont jamais voulu abuser personne; ils racontent, il est vrai, des légendes sans vérité, mais c'est là leur fonction, comme celle du podestat, qu'on ne nomme pas assassin pour cela, est de faire décapiter les malfaiteurs. Saint Jean l'Évangéliste a-t-il parlé autrement dans Y Apocalypse}
Abordant une accusation qui le touchait plus particulièrement, Boccace défend avec plus d'âpreté que de force les poètes amoureux. Ils s'occupent d'amuser les femmes, leur adressent des poulets et composent des chansons d'amour pour donner cours à leurs soupirs, disent leurs détracteurs. Cela prouve seulement que ceux-ci estiment la vertu d' autrui et la leur bien chancelante si de si faibles excitations risquent de la compromettre ; c'est un aveu de leur faiblesse.
On a dit que les poètes affectionnent les bois et