APOLOGIE PERSONNELLE
recherchent la solitude parce qu'ils manquent de mœurs ; cependant ils ont toujours eu l'estime des grands; Dante a compté pour amis le roi de Sicile, Frédéric d'Aragon et Cane délia Scala, seigneur de Vérone ; Pétrarque est le familier de l'empereur d'Allemagne et du roi^de France. Les hommes sages de même que les poètes fuient le commerce des hommes, parce qu'ils tiennent à opprobre de contrefaire par hypocrisie leur visage, ils considèrent comme une chose méprisable de rechercher les emplois, d'aduler les grands pour en obtenir des faveurs, et ils se contentent d'une vie frugale, d'un sommeil léger; travaillant avec un louable labeur, ils recherchent pour leur nom une gloire qui survive aux siècles.
En finissant, Boccace lance à ses détracteurs cet adieu ironique : « Nous avons à ce combat gagné, vous et moi, quelque chose, vous de la science et moi du plaisir. J'ai démontré que les poètes n'étaient point des conteurs de sornettes et que les Muses ne méritaient point votre mépris r ; maintenant mettez-vous à étudier les volumes que vous condamniez et tâchez de devenir meilleurs. »
Dans le dernier livre de la Généalogie, Boccace entreprend la défense de son œuvre2. On a soutenu qu'elle
i. En un langage plus imaginé, Boccace exprime qu'elles ne méritent point d'être conduites en ces lieux où Régnier, d'après Boileau, les menait trop souvent. Boèce avait presque parlé de même.
2. Analyse de ce livre : Les choses parfois les moins nécessaires sont souvent les plus précieuses. — ^Souvent ce qui paraît le moins durable a duré le plus longtemps. — Que les parties de cet ouvrage ne se pouvaient mieux ajuster. —
n'était pas nécessaire et que partant elle était inutile; les palais ne sont pas nécessaires, ni les riches vêtements, ni même les cheveux et la barbe ; on les considère cependant comme utiles à cause de leur beauté. Il en est ainsi de son livre qui, au surplus, montre le sens caché des fictions agréables qui s'y trouvent contées. On a dit que son œuvre ne durerait pas à cause des lacunes qu'elle contenait; mais ce qui paraît le plus éphémère est ce qui souvent résiste le mieux au temps; qu'elle était mal composée et disproportionnée dans ses parties, cependant il a réfléchi longtemps au plan et a commencé par le plus ancien des dieux, « ajoutant ensuite un à un les membres à ce chef ». On l'a accusé d'avoir cité des auteurs modernes inconnus; mais ils avaient longuement étudié, mené des vies exemplaires, et leurs ouvrages avaient reçu la sanction des personnages les plus considérables. Andalo del Negro était un savant qui avait scrupuleusement étudié le cours des astres ; Dante, un poète que ses concitoyens vénèrent ; fameux par sa science immense, il a, dans sa Comédie,
Que l'auieur n'a pas mis ce qu'il n'a pas trouvé ! — Que dans cet ouvrage ne se trouve aucune histoire ni fable qui n'ait été prise dans les commentaires des anciens. — Que les auteurs modernes cités sont des personnages fameux. — Que ce n'est pas sans raison que beaucoup de vers ont été cités en de nombreux passages. — Que les poètes païens sont des théologiens mystiques. — Qu'il n'est pas déshonnête pour les chrétiens de s'occuper des choses des gentils. — Qu'on suit généralement le genre d'études auquel on a l'esprit porté. — Qu'on a tort de prendre en pitié les rois et les dieux païens. — En dire trop ou pas assez n'est pas une raison d'être vilipendé. — C'est véritablement et non fictivement que l'auteur a affirmé avoir composé son œuvre sur l'ordre du roi.