CHAPITRE XIV
Le poète selon Boccace. — Dante répond a cet idéal. —
boccace compose sa biographie poétisée. nouvelle ambassade
de Boccace auprès du Saint-Siège. — Boccace chez le gendre de pétrarque. son amour paternel.
Au sentiment de Boccace, le poète devait participer ■ du prêtre. « La théologie et la poésie procèdent de la même manière dans leurs préceptes, dit-il, et peuvent par conséquent être assimilées l'une à l'autre. A la vérité, le sujet de la théologie sacrée et celui des poètes profanes sont très différents par cela même que la première ne cache pas autre chose que la vérité, tandis que les seconds décrivent des choses fort erronées et contraires à la religion chrétienne ; la théologie procède du Saint-Esprit, la poésie fut l'œuvre du génie des hommes1....» « Il est des gens, dit-il encore, qui n'ont jamais vu ou voulu voir un poète, ou qui, s'ils en ont vu un, ne l'ont pas compris ou n'ont pas
i. Vie de Dante, traduction Francisque Reynard, édition de la Divine Comédie, Paris, i 877.
voulu le comprendre, et qui néanmoins condamnent à pleine bouche ce qu'ils ne connaissent pas, à savoir les œuvres des poètes et les poètes eux-mêmes, disant que leurs paroles sont œuvre puérile et dénuée de toute vérité.... » C'est dans sa Biographie de Dante que Boccace s'exprime ainsi, reprenant et complétant son explication et sa défense de la poésie. Il lui assigne une origine quasi divine : « Quand les hommes commencèrent à concevoir l'harmonie de l'univers, ils l'attribuèrent à une puissance supérieure à toute autre, qu'ils nommèrent Divinité et honorèrent de façon particulière. Mais le rôle de ceux qui célèbrent son culte n'est pas de pénétrer et d'exposer les lois universelles; c'est pourquoi il s'est constitué une caste de gens qui, sur un mode élevé, les expliquent et louent la Divinité \ — Pour que leur langage n'ait rien de commun avec celui du vulgaire, ils se sont imposé dans leurs œuvres des règles, le respect de certains nombres qui leur donnent, en même temps, du charme et de la variété. Les Grecs les appelèrent poètes.... La théologie est poésie, et la poésie est théologie, comme l'a, au surplus, démontré Aristote. — La poésie, dit-il encore, semble un fleuve
i. Boccace, qui n'avait pas l'érudition agressive et exclusive des érudits de ce temps et des savants de la Renaissance, ajoute : « D'autres assignent à la poésie d'autres origines aussi véritables peut-être ; toutefois celle-ci me plaît davantage. » Voici une autre preuve de l'esprit conciliant de Boccace. Dans le Traité des Femmes Célèbres, parlant d'Artémise, il donne deux hypothèses et ajoute que le lecteur croira ce que bon lui semblera. Il reprend la définition de la poésie dans la Généalogie, liv. XIV, ch. xm, et dans le Commentaire de la * Divine Comédie », ch. m.
lent et profond dans lequel le petit agneau trempe ses pieds et où l'immense éléphant nage à l'aise l. » On a vu, d'autre part, que Boccace assimile les poètes aux philosophes.
Bien mieux que Pétrarque, Dante répondait à cette conception du poète, lui qu'on admirait, surtout en son temps, comme théologien et comme philosophe, et dont l'œuvre déjà passait pour un tissu de symboles 2.
Une des premières œuvres de Boccace avait été une sorte de table des matières en vers de la Divine Comédie, Argomenti sopra la « Divina Comedia », dans laquelle chaque livre est analysé dans une suite de tercets dont le premier commence par le même vers que le chant3. Boccace se plaisait à ces difficultés. Il s'est constamment inspiré de Dante dans ses poèmes, surtout dans Y Amorosa Visione, où il adopta, abandonnant l'octave, la coupe du tercet. On l'avait, à sa requête, chargé, en 1350, de porter de la part de la République florentine, comme un tardif dédommagement, une somme de dix florins à la fille de Dante, Béatrice, qui était nonne dans un couvent de Bologne (30 décembre) 4.
t. Son églogue XIII, Laurea, est consacrée à célébrer la poésie. (Voir plus loin, p. 196.)
2. Boccace parle de Dante à tout instant dans ses œuvres, mais surtout dans la Généalogie des Dieux, liv. XV, et dans les Infortunes des Hommes Illustres, liv. IX.
3. Le premier chant compte 78 vers, le deuxième autant, le troisième 64.
4. Cod. Diplom. Dantesco, éd. par G. Biagi et G.-L. Passerini, Dispensa V,
Plus tard, il écrivit sa vie ; ce fut presque dans le même temps qu'il composa le Corbaccio, vers 1354 \ Sa grande admiration pour Dante l'y déterminera ; mais il fut aussi poussé par un sentiment de patriotisme. En glorifiant le poète, il lui semblait, comme il le dit dans le proème de la Vie, qu'il glorifiait la ville où il était né, d'autant qu'il rêvait pour l'Italie une renaissance de gloire par la poésie. «La gloire de l'Italie renaîtra, écrit-il à Pizzinghe, et passera aux siècles futurs, non par le sang, la violence et la tromperie, mais par la poésie qui volera de bouche en bouche au plus lointain des âges2. »
La légende s'était déjà emparée de la mémoire de Dante, et Boccace, qui ne chercha d'informations que
1. Dans le sonnet cvni, il met dans la bouche de Dante ces paroles :
Ma haute fantaisie, vive et sûre,
Traversa le Tartare et s'en fut aussi au royaume céleste.
Je fis mon noble ouvrage digne
De lecture temporelle et spirituelle.
J'eus pour mère la glorieuse Florence, Mais elle fut pour son fils une marâtre A cause d'accusations scélérates et spoliatrices.
Ravenne me servit d'auberge dans mon exil. Elle a mon corps, le Père suprême a mon âme, Car l'envie est sans force auprès de lui.
2. Boccace cite à ce propos, outre Dante « son maître », Pétrarque et Zanobi de Strada, qui, « déposant la baguette avec laquelle il imposait la science à la jeunesse, avide de gloire, vola à des honneurs peut-être un peu exagérés et reçut d'un César bohémien (Charles IV) un laurier non romain mais pisan». (Corazzini, p. i83.) Pétrarque détestait Zanobi, en qui il redoutait un rival, et Boccace, on le voit, flatte sa rancune. Cependant Zanobi avait abandonné par rdéférence pour Pétrarque un poème sur Scipion l'Africain qu'il avait entrepris. Zanobi était un abondant épistolier.