BIOGRAPHIE DE DANTE
dans les témoignages de la tradition populaire et à qui, au reste, il ne devait point déplaire de voir du merveilleux dans l'existence de son héros, écrivit une vie poétisée de poète. « Sa mère, alors qu'elle le portait dans son sein, rêva qu'elle était sous un laurier altier, dans une verte prairie, près d'une claire fontaine et qu'elle y donnait naissance à un fils lequel, se nourrissant exclusivement des baies du laurier et de l'eau de la fontaine, devint un pasteur; puis, comme il cherchait à s'emparer des feuilles de l'arbre qui l'avait nourri, il tomba et se transforma en paon. Peu après, elle eut un fils qui fut Dante, que Dieu nous donna par faveur spéciale et qui rouvrit aux muses exilées le chemin de l'Italie. » La passion du poète pour Béatrice l'embarrasse, car il ne comprenait guère l'amour sans l'encouragement des sens. Il explique que Dante rencontra Béatrice le premier jour de mai, « quand la douceur du ciel revêt la nature de ses ornements et la rend toute riante par la variété des fleurs mêlées aux vertes frondaisons, au milieu d'une de ces fêtes qui, ainsi que nous le savons par expérience, portent non seulement les hommes mûrs, mais aussi les jeunes gens, troublés par l'allégresse générale, par l'harmonie des sons et par la délicatesse des aliments et des vins, à ressentir particulièrement le charme des choses qui leur agréent1 ».
i. Commentant le deuxième chant de la Divine Comédie, il parle de nouveau de Béatrice à propos du vers {Enfer, ch. n, v. 55) :
Lucevan gli occhi suoi più che la Stella.
Comme ceux de son temps, Boccace admire plus chez Dante le savant universel, le profond théologien que le poète. « Sa science était merveilleuse, dit-il, sa mémoire infaillible, son intelligence vive et pénétrante à ce point que, soutenant à Paris une dispute De quolibet, il répéta quatorze questions débattues par de savants controversistes avec les arguments pour et contre, sans prendre haleine et sans en modifier l'ordre aucunement ; ensuite il y répliqua dans le même ordre, ce qui fut estimé un vrai miracle par tous les assistants. » Aussi Boccace ne ménage- t-il pas les objurgations aux Florentins. «O ingrate patrie! s'écrie-t-il, quelle démence, quelle incurie te possédait quand tu mis en fuite ton cher citoyen, ton plus grand bienfaiteur, ton poète unique! Tes richesses, chose instable et incertaine, tes beautés, chose fragile et périssable, tes délicatesses, chose blâmable et efféminée, te rendent fameuse dans le jugement du vulgaire. Tu te glorifies des marchands et des artisans dont tu es remplie. Et ton Dante est mort en exil ! »
La profonde admiration, le culte de Boccace pour Dante éclate à chaque page dans ses œuvres; mais i ne lui suffisait pas de l'exalter, il voulait que chacun pensât comme lui et, sur ce point, il eut fort à faire de s'accorder avec son autre maître, Pétrarque. C'est que Pétrarque ne pardonnait pas à Dante de lui avoir pris la première place ; le ton sur lequel il offre à Boccace de lui céder la deuxième et lui démontre que nul homme