NOUVELLE AMBASSADE
quelque peu justifiée, et il eut à convaincre le pape que ses concitoyens étaient « les serviteurs très fidèles et très dévoués de l'Église ». Boccace se mit en route en août 1365, muni de lettres pour le doge de Gênes, pour Francesco Bruni, secrétaire apostolique, et pour plusieurs cardinaux1. Pétrarque aurait voulu qu'il fît, étant à Gênes, un détour pour venir le voir à Pavie ; mais on avait recommandé à Boccace de faire toute diligence ; et, dès le 2 septembre, la Seigneurie lui mandait de hâter son retour. Pourtant l'ambassade se prolongea jusqu'en novembre, et le pape ne se laissa guère persuader.
Boccace reçut comme rétribution 90 livres d'or à raison de 4 livres par jour, ce qui fut loin, sans doute, de compenser ses frais ; les missions de ce genre étaient des honneurs pesants auxquels on se dérobait volontiers 2.
Ce fut lors de son passage à Gênes que Boccace eut, à ce qu'il semble, cette discussion avec un marchand qu'il a reproduite dans sa treizième églogue désignée par lui sous le nom de Laurea. Le marchand, Stilbone, lui vante les avantages de la richesse et les périls qui menacent la gloire fragile des poètes, tels que les incendies et les guerres qui détruisent leurs œuvres. Le poète, Dafni, qui est Boccace, célèbre la puissance de la
1. La lettre l'accréditant auprès du pape est du 18 août i365 : « Ayant à cœur de nous laver et de laver la Commune de l'accusation infamante portée faussement contre nous par des détracteurs.... » Les instructions données à Boccace portent la date du 20 août.
2. Attilio de Hortis, G. Boccaccio Ambasciatore in Avignone, Trieste, 1875. — Corazzini, p. 3g5 et suiv.
poésie, la sagesse de Pallas et l'art des poètes, «qui rappellent la mémoire des humains des profondeurs de l'Êrèbe ». Et Criti, le juge, pèse les arguments.
Quoique déjà moins prompt à se mettre en mouvement qu'au temps où on le surnommait « Jean de la Tranquillité », Boccace se résolut deux ans après, en 1367, à entreprendre le voyage de Venise pour aller retrouver son ami et son maître, Pétrarque \ Il quitta sa retraite de Certaldo le 24 mars et attendit quelque temps à Florence que les routes de l'Apennin fussent praticables; les voyageurs qui venaient de Bologne l'engageaient à patienter ; quand il apprit que Pétrarque avait quitté Venise pour Pavie afin de se rendre, comme il avait accoutumé, auprès de ses amis les seigneurs de Milan, Boccace fut sur le point de renoncer à son projet. Mais il tenait à renouveler connaissance avec quelques-uns des lettrés qui séjournaient à Venise, et surtout il lui plaisait de sere trouver tout au moins dans la famille de son ami. Il continua donc le voyage commencé et le poursuivit non sans grande fatigue, dit-il. En route, il fit rencontre du gendre de Pétrarque, Franceschino da Brossano di Amicolo, dont il loue le caractère, la voix, la beauté, « car que ne
1. Ce fut vers ce temps, ce semble, qu'il adressa une lettre à un professeur de Padoue, Pietro da Muglio, pour lui recommander deux jeunes gens, Giovanni de Sienne et Angelo, prieur du chapitre de S. Michel, et Jacopo de Certaldo, « son maître, dit-il, puisqu'il était de ses paroissiens, son fils par l'âge et l'amitié qu'il lui portait ». Boccace prie le professeur de transformer celui-ci « de chasseur en homme de lettres ». — Corazzini, p. 1 33- — De Hortis, p. 281.
louerai-je, ajoute-t-il, appartenant à toi ou fait par toi? », ce qui n'est pas sans diminuer un peu la valeur de l'éloge'. Arrivé au point du jour à la lagune, il s'embarqua sur une petite barque et fut accueilli « au rivage vénitien » par quantité d'amis qui, se prévalant de l'absence de Pétrarque, voulaient chacun avoir la préférence de son gîte ; Donato, avec qui il était lié depuis longtemps, faillit l'emporter ; il se décida pour un jeune homme, Francesco Allegri, en compagnie duquel il avait voyagé et qui l'avait comblé de prévenances. « Je te donne ces détails, écrit-il à Pétrarque2, pour que tu m'excuses de n'avoir pas accepté ton offre faite si chaleureusement par lettre ; je serais allé à l'auberge plutôt que d'habiter dans la maison de Tullia en l'absence de son mari3. Tu connais mes sentiments à l'endroit de tout ce qui te touche, mais les autres ne les connaissent pas, et l'on aurait pu jaser, bien que ma tête chauve, mon âge, mon obésité, mes infirmités soient une garantie suffisante. On donne plus volontiers créance, en ces sortes de choses, à la malignité et au mensonge qu'à la vérité. Après m'être un peu reposé, j'allai voir Tullia qui, prévenue de ma visite, vint au-devant de moi un peu rougissante et baissant les yeux; je la
i. Brossano avait épousé la fille de Pétrarque entre \3by et i3Ô2. 11 en eut deux enfants, Francesco et Eletta : Francesco, qui ressemblait singulièrement à Pétrarque, mourut très jeune. Un Brossano fut archevêque de Milan en 1370, cardinal en 1375 ; mais le pape le destitua en i38o, comme schismatique.