Corazzini, p
3. Elle s'appelait Violante et on la surnommait Tullia, en souvenir de la fille de Cicéron.
saluai et l'embrassai; puis nous pûmes causer dans ton petit jardin en présence de quelques amis. Soudain je vis accourir ta fille, ton Eletta, qui, sans même savoir qui j'étais, me regarda en souriant. Et je la pris avidement dans mes bras, m'imaginant que je prenais la fille que j'ai eue; elle a le même port, la même allégresse dans le regard, le même visage, les mêmes gestes, la même manière de marcher que mon Eletta, qui était, il est vrai, un peu plus grande quand, à l'âge de cinq ans et demi, je la vis pour la dernière fois1. J'en prends à témoin Donato et Guglielmo de Ravenne, le médecin. Il n'y a de différence que dans la couleur des cheveux, que ton Eletta a très blonds et que la mienne avait châtains. Combien de fois, hélas ! alors que je l'avais sur les genoux et que j'écoutais son babil, je me suis pris, au souvenir de mon enfant mort, à verser des larmes que j'avais soin de cacher! »
Cet attendrissement du père est bien naturel assurément, et cependant il surprend, tant on est porté à ne considérer les hommes qu'à un seul point de vue, comme des êtres absolument uns, mus toujours par un unique sentiment, une même passion.
Boccace aimait sa fille avec passion. Il la met en scène dans une de ses églogues (XIV) qu'il intitule, Olympia, et voici comment il explique lui-
i. Il ressort de l'églogue consacrée à sa fille (XIV) qu'elle mourut alors qu'il était loin d'elle, à Naples.
même ce titre et le nom des personnages dans sa lettre adressée à fra Martino da Signa : « Je l'ai appelée Olimpia, parce que ce mot signifie en grec brillant, resplendissant et qu'il y est, en effet, traité de la splendeur céleste. J'y donne le nom d' Olimpia à une fillette que j'eus et qui mourut en un âge où l'on va au Ciel. Pour moi, j'ai pris le nom de Silvio, parce que je conçus l'idée de cette églogue dans une forêt. » Sa fille lui apparaît, entourée d'une gloire céleste, transfigurée et déjà « d'aspect nubile ». Comme le père s'en étonne : « J'ai laissé sous la terre ma dépouille mortelle, dit-elle; la Vierge m'a donné ma forme nouvelle, mes vêtements éclatants, mon visage. » Et il s'en félicite non sans que sa douleur lui arrache des cris vraiment touchants : « O trop chérie de moi, unique espérance de son père! » et plus loin : «J'ai gémi, j'ai pleuré et pleuré encore, j'ai longtemps appelé! » Boccace l'interroge sur ce qu'il doit faire pour gagner le ciel, et elle l'engage « à pratiquer le bien et à secourir les malheureux r ».
Tandis que Boccace s'abandonnait à ses douces et
i. Cette églogue contient une invocation à la Vierge, en strophes de cinq vers, se terminant chacune par le même vers; elle ne manque pas de grâce.
Boccace était évidemment très sensible aux charmes de l'enfance; c'est avec une sorte d'attendrissement paternel qu'il explique, dans le Commentaire de la «.Divine Comédie », comment par l'imprudence de leurs nourrices, qui placent la lumière sans discernement, les petits enfants risquent de devenir louches. Il ajoute, car il partageait, mais à un moindre degré que la généralité, la croyance commune, que ce défaut est marque de méchanceté, mais non autant qu'on le croit. Quant au degré de méchanceté, il distingue ceux qui louchent par accident de ceux qui louchent de naissance. {Commentaire du chant vu.)
amères émotions, le gendre de Pétrarque revint; il insista longtemps pour lui faire accepter l'hospitalité chez lui. Sur son refus, il l'invita souvent à sa table, fut le voir chaque jour, le réjouissant de sa gaîté. Quand Boccace fut sur le point de partir, le sachant fort démuni d'argent, il l'entraîna un soir dans un coin écarté de la maison, posa sa main puissante sur le bras débile de son hôte et ne le lâcha qu'il n'eût accepté un secours ; puis il s'enfuit pour se dérober à son remercîment.
Combien cette lettre, où Boccace se révèle si simple, presque candide, homme de tact et plein de cœur, fait regretter les « mille autres », qui ont disparu ! Plus soucieux de ce qu'il produisait, Pétrarque conservait copie des siennes; il avait des scribes attachés à sa personne qui transcrivaient sa correspondance, en sorte qu'il subsiste, au contraire, vingt-huit des lettres de Pétrarque à Boccace. Au surplus, Boccace lui-même avait soin de les garder et de les réunir, ainsi qu'il en informe son ami1.
i. Copazzini, Lettere, p. 123. Cf. Voigt, Pétrarque, Boccace..., trad. Le Monnier, Paris, 1894, p. 161.