CHAPITRE XV
Fonctions publiques exercées par Boccace. — Son éloignement pour la politique. — son gout de la retraite. — certaldo. —
Son patriotisme.
Boccace fut appelé vers ce temps, 1367-1368, à remplir, comme tous ses concitoyens, certaines charges publiques; il eut à exercer, pendant quatre mois, les fonctions de camerlingue, c'est-à-dire de secrétaire de la commune, puis celles de payeur des milices1.
Depuis tantôt dix ans, depuis sa dernière ambassade de 1354 auprès du pape Innocent VI, il s'était tenu ou avait été tenu à l'écart des affaires. Peut-être était-il devenu suspect à cause de sa liaison avec Pino de Rossi, qui fut impliqué, en 1360, dans une conjuration contre les Guelfes dont Niccolo di Bartolo del Buono, à qui YAmeto est dédié, avait été le chef. Pino fut « averti » et exilé ; Niccolo eut la tête tranchée. Dans
1. Crescini, Contributo, p. 25g. Boccace avait été camerlingue pour deux mois en i35o et en 1 353. \Ibid.)
la lettre qu'il adressa à Pino pour le consoler de son malheur, Boccace lui annonce que lui-même s'était retiré à Certaldo, afin « d'éviter le contact de ces gens infects » qui l'entouraient à Florence, et il ajoute qu'il serait allé plus loin s'il l'avait pu.
Il considérait Certaldo comme sa véritable patrie. « J'en célèbre avec plaisir la mémoire, dit-il dans le Dictionnaire géographique, parce que ce fut le sol natal de mes ancêtres avant que Florence les eût pris comme citoyens1. » Et, dans la lettre, peut-être apocryphe, à Zanobi da Strada, il dit qu'il aime mieux être appelé « de Certaldo » que « de Florence » 2. Il y trouvait aussi le repos, la tranquillité, qu'il jugeait indispensables
i. Article Eisa Jluvius. L'Eisa passe près de Certaldo, qu'on nommait, au temps de Betussi, « Certaldo di Val d'Eisa ». On remarquera que Boccace dit que Certaldo fut le lieu de naissance de ses ancêtres, mais il ne dit pas qu'il y était né lui-même, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire si c'eût été le cas. Son attachement au berceau de sa famille explique qu'il lui donnât le titre de patrie. Dans le Décaméron, au commencement de la xe nouvelle de la 6e journée, il écrit : « Certaldo est un village lequel, encore qu'il soit petit, a pourtant été autrefois habité par des gentilshommes et des gens aisés. »
Quand Niccolo Orso lui offrit de lui donner l'hospitalité, il lui répondit qu'il préférait à la vie luxueuse des palais «le petit champ de Certaldo, qu'il tenait de son père et qui suffisait à le nourrir ». Cependant ce Niccolo était un homme très puissant, de l'amitié de qui Boccace pouvait à bon droit être vain. Sa fortune avait été rapide. D'abord lieutenant du cardinal Albornoz lors de sa conquête des Romagnes, puis sénateur de Rome en i356, il avait ensuite passé dans le royaume de Naples; en i35g, il était vice-roi des Abruzzes; en 1367, il défendit le Pape iJrbain V assiégé dans Viterbe, et il finit, en i3q3, grand justicier du royaume de Naples (Litta, Orsini, t. XI). La lettre que lui adressa Boccace est du 21 juin de l'année qui suivit l'un de ses voyages à Naples; or, comme il passa à Venise les mois d'été qui suivirent son voyage à Naples en i363, elle n'a pu être écrite qu'après le voyage de 1370 et serait, par conséquent, du 21 juin 1 37 1 . — Corazzini, p. 3 1 3. — De Hortis, Studj, p. 288.
2. La maison de Boccace s'y montre encore, haute, irréguliére, percée de fenêtres étroites. Les armes de la ville de Certaldo étaient un oignon.
MAISON DE BOCCACE Certaldo
aux méditations poétiques, et cet éloignement des agitations politiques qui lui paraissait si désirable '.
Ce n'est pas assurément qu'il n'aimât sa patrie et ne voulût la servir ; il était, au contraire, très vain et très épris de la grandeur de Florence, « qui domine toutes les autres cités comme la tête domine le corps2». Il a dit, dans les Infortunes des Hommes Illustres : « Nous sommes nés premièrement pour notre pays, ensuite pour nous. » Il met dans la bouche de Griseida ces paroles que lui-même avait dû répéter bien des fois : « J'aime cette terre où je suis née et où j'ai grandi3 » ; et il dit ailleurs : « Je mourrai plutôt que de jeter les lis aux corbeaux. » Son patriotisme ne se bornait pas, d'ailleurs, à sa province; il aimait l'Italie entière et en déplorait l'abaissement. Dans l'églogue VI, il s'écrie douloureusement : « Toute vertu a fui, toute valeur a disparu qui firent de l'Italie la reine du monde. » Dans son ouvrage sur les Infortunes des Hommes Illustres (liv. VIII), il parle de la ruine de Rome enfermes qui rappellent, par leur élévation, les lamentations de
i. Il dit, dans le Décaméron, au début de la 4e journée : « Ayant toujours fait ce que j'ai pu pour fuir l'outrageuse impétuosité de ce vent enragé, je me suis efforcé d'aller non par la grande route, mais par les vallées les plus profondes. *
2. Commentaire du chant x de la Divine Comédie. Cependant, dans la Fiammetta (liv. II), il reproche à Florence d'être une ville « pleine de paroles superbes et d'actions pusillanimes », De même dans l'églogue VII. Dans la IXe, il appelle ses concitoyens « de peureuses grenouilles ». Dans le Commentaire du chant xv de la Divine Comédie, il dit : « Que les Florentins soient très avares, cela se voit dans leurs procès et dans la façon dont ils violent les lois. »