Voir ci-dessus, p
à Rome; mais il a fait mieux : il a donné de la consistance à la figure de l'honnête Juif; il a placé auprès de lui son ami Giannotto, qui travaille à le convertir. Abraham résiste, puis, de guerre lasse, il capitule, ou du moins promet de se rendre à Rome; alors il faut V()ir — Car on est à la comédie, et tout ceci se passe sous nos yeux — la mine déconfite de Giannotto, qui maintenant voudrait le retenir; plus le pauvre homme est sûr de l'échec final de ses efforts, plus le dénouement surprend et amuse, lorsqu' Abraham rentre à Paris, prêt à recevoir le baptême, et expose ses raisons. Voilà ce que Boccace ne trouvait dans aucun modèle, et ce qui est proprement sa création. La tradition des « Lombards » de Paris a pu encore lui faire connaître la personne de Ser Ciappelletto, louche agent d'affaires dépourvu de toute moralité, sa mort pieuse en Bourgogne, dont on avait fait des gorges chaudes, et qui lui avait valu l'honneur d'être assimilé au brigand dont la tombe était visitée par les pèlerins à Tours; il restait simplement à Boccace à dessiner ce type de mécréant, spirituel jusqu'à la minute suprême, de ce virtuose cynique de l'hypocrisie la plus bouffonne, et à nous faire assister à son extraordinaire confession devant le bon moine, naïf et crédule, qui s'entend reprendre avec autorité par ce gibier de potence, en sorte que l'édification du pieux franciscain s'exhale en un panégyrique enthousiaste, qui fanatise les populations. L'effet comique est irrésistible : il appartient en propre à Boccace1.
On peut donc admettre sans inconvénient que ce
1. Si l'on veut voir un autre exemple de transformation d'un thème, et de contamination, qu'on prenne l'histoire d'Agilulf (III, 2); l'idée initiale en est contenue dans trois lignes du Novellino (n° 100, fin), puis elle est associée avec le stratagème de la mèche coupée, comme dans le fabliau des Tresses.
LES SOUHCES DU « DECAMEItON » 251
grand curieux, cet insatiable liseur ne chercha pas une seule fois, de propos délibéré, à raconter autre chose (pie ce qu'il avait entendu ou lu; ses souvenirs lui fournissaient toute la matière dont il avait besoin, et môme davantage; mais il ne s'en rendait pas l'esclave. Si parfois il suivait son modèle d'assez près, par une sorte de nonchalance qui ne lui mcssied pas, le plus souvent son esprit s'emparait d'une anecdote, la faisait sienne, et la rapportait telle qu'il la concevait, sans tenir compte de sa source, et les meilleures preuves de ce travail intérieur sont fournies par les nouvelles dont l'origine n'est aucunement contestable. Ainsi dans un des contes tirés d'Apulée (V, 10) les modifications sont assez importantes pour que le rapport entre le récit latin et la rédaction italienne ait pu être méconnu par certains critiques1 — par ceux aux yeux desquels il n'y a imitation que lorsque l'imitateur abdique toute personnalité.
Tel ne fut pas le cas de Boccace; et sans aucun doute, parmi les causes qui nous dérobent si souvent ses sources, il faut tenir compte de celle-ci : l'extrême indépendance qu'il savait manifester à leur égard. Pourquoi d'ailleurs aurait-il eu plus de respect pour toutes ces légendes et ces billevesées, dont il voulait simplement s'amuser, qu'il n'en a montré à l'égard des données historiques, introduites dans ses contes parfois avec tant de libre fantaisie2? C'est un effet naturel et nécessaire de la création artistique de renouveler entiè-
1. G. Grôber, Ucber die Quellen des Dekameron, p. 43-44. Pour ce conte, voir la démonstration convaincante de L. Di Francia, Glornale storico, t. XLIV, p. 12 et suiv.
2. Ce point de vue est fortement exprimé par B. Zumbini dans son étude déjà citée, Atli délia R.Accad. délia Crusca, 1905; p. 49: « Attribut usi e parole finte a personag-gi realmente esistiti;... fece più mostra di attenersi alla storia quando più in effetto la tradiva. »
rement la matière empruntée, et celui-là seul mérite le nom de poète qui imprime à son œuvre la marque de son tempérament propre et de ses idées, en même temps qu'il y grave l'image du temps où il a vécu. Le Décaméron répond pleinement à ces conditions de l'œuvre d'art originale et représentative. Rien n'est plus passionnant que d'en rechercher les sources, mais rien n'est plus vain que de prétendre définir, par une formule simple, à la fois la nature de ces sources, et l'usage qu'en a fait Boccace. D'ailleurs, il ne faut pas s'y méprendre : le véritable intérêt de ces enquêtes est de mettre en pleine lumière la personnalité du conteur. Au-dessus de tous ses emprunts, il y a quelque chose qu'il ne doit à personne : c'est l'angle sous lequel il considère la vie et l'art avec lequel il la représente.