‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 102 sur 199 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE « DÉGAMÉRON » (suite).

\Le but avoué de Boccace, lorsqu'il entreprrtj&jiddiger et clé réunir «es contes, l'ut le divertissement de ses lectonrs1 p.t. pins — s^ré^jalejnent de ses lectrices! La vie humaine est semée d'épreuves, souvent cruelles; au lieu de s'absorber dans la contemplation de ses misères, celui qui souffre doit chercher des distractions capables de l'arracher à lui-même — difficile entreprise, pour laquelle il est doux, il est précieux de trouver l'aide d'un ami à l'humeur joyeuse. Boccace s'offre à être cet ami. Et puisque les hommes, plus libres de leurs mouvements et plus occupés, sont aussi plus capables de pourvoir par leurs propres moyens à leur^distraction, c'est surtout aux femmes, « créatures délicates », que va la pitié du conteur : sans défense contre la passion, confinées dans leur demeure, surveillées jalousement, d'où peuvent-elles attendre des consolations? Comment, en proie à des peines d'amour, échapperaient-elles au chagrin et au désespoir qui menacent leur beauté et leur vie? Le

Décaméron est destiné à leur apporter un peu de joie1, et à dissiper leur mélancolie2.

i H y a là plus qu'une boutade et mieux qu'une mauvaise excuse, pour débiter des nouvelles fort libres : c'est 'tout un programme. Boccace est intimement convaincu qu'un des premiers devoirs de l'être vivant est de con- I server sa vie; cela est si vrai, dit-il, que les législa- | tions reconnaissent à l'homme le droit de tuer pour i se défendre3; à plus forte raison pouvons-nous, sans encourir le moindre reproche, préserver toute notre activité, intellectuelle et physique, par un remède dont l'application ne saurait faire de tort à personne, et qui s'appelle la joie. Sans doute, il y a des formes basses et grossières de la joie; et dans une crise morale et sociale comme celle que l'épidémie de 1348 avait déchaînée sur l'humanité, on avait vu trop de gens s'abandonner sans aucune retenue, h tous leurs appétits4; mais ce n'est pas cette joie-là qu'approuve le conteur. Chassons de notre esprit, si jamais elle s'y est introduite, l'image mensongère d'un Boccace débraillé, pilier de cabarets et de mauvais lieux, qui inviterait ses lecteurs à se vautrer avec lui dans la fange; rien n'est plus contraire à la vérité. Celui qui avait été l'amant de la noble Maria d'Aquino avait des manières et des goûts d'aristocrate, et la passion dont il fut dévoré dès sa pre-

Proemio del Decamerone. ».

Le mie novelle scritte per caccinv la malincolia délie féminine. >> (Conclusion).

3. « Natural ragione è di ciascuno che ci nasce la sua vita quanto puô aiutare e conservare e difendere, e concedesi questo tanto che alcuna volta è già addivenuto che, per guardar quella, senza colpa alcuna si sono uccisi degli uomini. » (Introd. Discours de Pampinea).

4. « E ho sentito e udito più volte... quegli cotali, senza fare distinzione alcuna dalle cose oneste a quelle che oneste non sono, solo che l'appetito le chieggia,... quelle fare che più di diletto loi* porgono.... »>

m 1ère jeunesse pour l'étude et la poésie lui inspira le culte des pures joies de l'esprit. Arderit et sensuel, mais non corrompu, Boccace tient pour seules légitimes les joies qui ne coûtent rien à ce qu'il appelle 1' « onestà » — c'est-à-dire la dignité, le respect de soi-même et de sa réputation — et que peut approuver la raison1. Or~~) la première de ces joies, la plus précieuse et la plus légitime, parce qu'elle est la plus naturelle, est l'amour. La raison ne peut vouloir entrer en conflit avec les \ forces irrésistibles de la nature, puisque rien n'est \ capable de les maîtriser; d'ailleurs le ciel lui-même n'at-il pas pourvu l'homme d'un corps, qui est tout entier sous la dépendance de l'amour2? Et si l'amour apporte avec lui autant de chagrins que de joies, aucune consolation n'est plus opportune et plus efficace que d'en- f tendre encore parler d'amour, d'écouler des histoires d'amour, tour à tour bouffonnes, touchantes, naïves, perverses, ou tragiques, et de passer en revue toutes les variétés de sottise, de malice, de courage ou de grandeur d'âme que ce sentiment éternel fait apparaître chez les pauvres marionnettes que nous sommes.

Si l'on y veut bien prendre garde, il y avait là une véritable philosophie de la vie humaine, d'autant plus remarquable, à la date où elle était formulée, qu'elle mettait Boccace en contradiction plus complète avec la tra(Hiiim^,aj^dtiquii4i4t-*»f>y^n âge. Il est inutile d'insister longuement sur le fait trop évident que cette philosophie, au lieu de prendre son point d'appui dans l'éter-

1. « Io giudicherei ottimamente fatto che noi... di questa terra uscis^ simo, e fuggendo corne la morte i disonesli esempli degli altri, a nostri luoghi di contado.... andassimo a stare, e quivi quella festa, quella allegrezza, quello piacere che noi potessimo, senza trapassare in alcun atto il segno délia ragione, prendessimo* » (Ibid.)

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