Préambule de la quatrième journée
nité, le cherche et le trouve clans là vie présente; qu'elle revendique les droits du corps, créé « tout entier pour l'amour », tandis qu'elle passe sous silence les espé-
J rances d'immortalité, et que Nature et Raison lui suffisent pour étayer toute sa morale. En Italie même, et surtout en France, Boccace avait eu des précurseurs nombreux, non seulement au point de vue du réalisme des peintures et du gros rire qu'elles excitent, mais aussi par la hardiesse de la satire et l'impertinence des conclusions qui en dérivent; aucun d'eux cependant n'avait su donner autant d'attrait, de beauté, disons même de majesté que lui, a semblable doctrine, sim-
/ plement parce que, le premier, il en a fait l'âme d'une œuvre à la fois imposante et charmante, dont l'organisme savant, mais parfaitement clair, ne permet ni d'oublier un seul instant les principes posés, ni d'en esquiver les conséquences. C'est par rapport à cette doctrine qu'il faut apprécier l'agrément du livre, et en discuter la portée.
L'amour y occupe, incontestablement, la place d'honneur, l'amour, loi de nature, respectable par son caractère sacré, qu'il est absurde ou criminel de vouloir étouffer. Filippo Balducci a cru, l'insensé, qu'en élevant son fils dans un ermitage, au sommet d'une montagne déserte, sans rien qui évoquât en lui l'idée de la femme, il le mettrait à l'abri des douleurs qu'engendre la passion. Mais la première fois que le jeune homme descend à la ville, un groupe de jeunes filles qu'il croise dans la rue efface de sa pensée tout le reste du monde. « Quel est cet objet? » demande-t-il. « Ce sont desfçies^», riposte le vieillard, auquel son dépit fait perdre toute galanterie. « Père, reprend le fils, si vous voulez que je sois heureux, emmenons une de ces oies
LE « DECAMEItON )) . LE CONTENU DES NOUVELLES 257
dans notre solitude!1 » — Tedaldo degli Elisei, après avoir gagné l'amour de la belle Madonna Ermellina, s'est vu impitoyablement repoussé par elle; désespéré, il a quitté secrètement Florence et s'est mis au service d'un marchand, en compagnie duquel il est allé à Chypre. Au bout de sept ans, le souvenir de sa dame est encore si vif, son amour si ardent, qu'il n'y tient plus : il repart, et rentre à Florence en habit de pèlerin. Il arrive à point : Aldobrandino, mari d'Ermellina, vient d'être condamné ii mort pour avoir assassiné... Qui? Tedaldo! Le pèlerin a de bonnes raisons pour savoir qu'il y a erreur sur la personne de la victime; d'autre part, le hasard lui permet de découvrir les meurtriers véritables ; Tedaldo est donc en mesure à la fois de consoler sa propre famille, et de délivrer Aldobrandino. Mais auparavant il va trouver Ermellina sans être reconnu d'elle, la mystifie en lui laissant voir tout ce qu'il sait de son passé, et lui arrache le secret des subites froideurs dont il a tant souffert : elle s'est jadis dérobée à son amant, non pas qu'elle eût le moindre grief contre lui, mais parce qu'un moine, son confesseur, l'avait épouvantée par la menace des peines éternelles. Alors Tedaldo, toujours déguisé, lance une violente invective contre l'hypocrisie des moines, et développe cette thèse, a laquelle Ermellina ne peut rien objecter: « Votre faute n'est pas d'avoir trahi la foi conjugale, v mais bien d'avoir repoussé et désespéré sans cause celui auquel vous vous étiez donnée librement, celui qui avait cessé de s'appartenir pour n'être plus qu'a vous. Qu'une femme accorde son amour à un homme, cest un péché naturel2', mais pour qu'elle le vole, l'exile et l'accule a