‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 106 sur 199 · Giorn., IV, nov. 7; c'est la Simone d'A. de Musset · texte numérisé non relu

Giorn., IV, nov. 7; c'est la Simone d'A. de Musset

2. Giorn., IV, nov. 6. — Musset a traité le même sujet dans Sylvie.

permettent à une passion aussi profonde d'être moins meurtrière : Lisa, la fille d'un marchand florentin établi a Palerme, a conçu pour le roi Pierre d'Aragon un amour sans espoir, qu'elle ne peut avouer, et sous le poids duquel elle succombe : elle en mourrait si le roi, secrètement averti, ne consentait à venir au chevet de la pauvre fille, pour se déclarer son chevalier et lui ordonner de recevoir un mari de sa main (X, 7). / A côté de ces héroïnes, il faut faire leur place aux victimes de l'amour : souvent il en coûte cher d'être trop aimée, et la beauté est un privilège redoutable, presque fatal. Personne n'en peut fournir un plus éloquent exemple que la resplendissante Aiatiel, fille du sultan de Babylone et fiancée du roi de Garbe1. Autour d'elle se dressent, impérieuses, des passions violentes, sanguinaires : ceux qui la possèdent sont inévitablement voués à la mort; la belle Sarrasine est l'enjeu de duels incessants; pour elle des frères s'entr'égorgent, et, nouvelle Hélène, elle déchaîne des guerres de royaume à royaume. Pendant quatre ans, la Méditerranée, d'Alexandrie à Majorque et d'Athènes au Maroc, est le théâtre des aventures tragiques qui jettent Aiatiel dans les bras deneuf amants successifs : elle pleure, subit son destin, se résigne; et comme elle est faible, aimante, manifestement créée pour l'amour, elle s'attache à chacun de ses maîtres, car ils possèdent tous l'art de la rendre heureuse. C'est un roman singulièrement complexe, et à certains égards déconcertant : en un sens, il traduit avec une rare puissance la domination tyrannique de ^ l'amour sur la vie humaine ; c'est la tragédie de la beauté qui, pour être trop désirée, devient le jouet des

1. Giorn., II, nov. 7. Voir un fyel article d'Em. Montégut sur ce conte fameux, dans la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1863.

passions les plus sauvages, et c'est aussi l'image pitoyable de la fragilité féminine, représentée par une âme droite et pure, soucieuse de sa réputation, altérée de bonheur paisible et de fidélité conjugale, mais qui, tout en pleurant, s'abandonne à ses conquérants, parce que, au fond, elle aime l'amour. Parla, les aventures d'Alatiel se prêtent à une interprétation grivoise, que La Fontaine a intrépidement adoptée, et que Boccace n'a pas craint d'indiquer, surtout au dénouement : Alatiel, rentrée enfin chez son père, raconte à sa façon comment elle a passé ces quatre ans dans un monastère de femmes chrétiennes, vouées au culte d'un saint dont le nom est par trop équivoque, et le roi de Garbe accueille avec joie sa fiancée, dont il ne met pas en doute un instant la pureté parfaite. Cette histoire, racontée par Pànfilo, arrache de fréquents soupirs aux dames qui l'écoutent; mais il est impossible de savoir, dit Boccace, si ce sont soupirs de pitié ou d'envie. Cette incorrigible ironie gâte un peu l'impression qui se dégage du récit1; mais elle n'empêche pas que l'éloquence émue avec laquelle sont peints les transports qu'inspire la beauté d'Alatiel ne fasse de ce conte une sorte d'hymne à la puissance tragique de l'amour.

Le Dècaméron renferme quelques autres nouvelles d'amour et de jalousie sanguinaire, celle par exemple des trois sœurs marseillaises qui se réfugient à Candie et à Rhodes avec leurs amants (IV, 3) ; celle encore de Gerbino, ce petit-fils d'un roi de Sicile, qui essaie d'enlever en mer une fille du roi de Tunis, provoquant un massacre dont les deux amants sont les premières victimes (IV, 4). Mais surtout ramourinspirejje hautes

1. Il est impossible d'accepter sans réserve l'opinion d'E. Montégut, d'aprèg lequel le récit est entièrement tourné au tragique.

pensées et de magnanimes sacrifiées : il éveille l'intelligence engourdie de Cimone (V. 1), et lait de ce rustre un héros; une pauvre fille comme Gostanza (V, 2), croyant irrémédiablement perdu celui auquel elle a voué sa vie, et dont elle attendait le retour avec impatience, se lance en pleine mer, sur une frêle barque sans rames ni gouvernail, sûre que la mort ne la repoussera pas. Boccace se souvient constamment du vers du poète : u « Amour et noblesse de cœur sont une même chose ' » ; il aime à rappeler que Guido Cavalcanti et Dante n'étaient plus des jeunes gens — Cino da Pistoia était même déjà un vieillard — lorsqu'ils se préoccupaient de plaire aux dames 2. Un de ses personnages, un célèbre médecin de Bologne, maestro Alberto, à l'âge de soixante-dix ans, avait si bien conservé la finesse et l'élégance de son esprit, qu'il ne dédaignait pas d'entretenir dans son cœur la flamme d'amour; et lorsqu'on essayait de l'en faire rougir, il savait fort bien répondre qu'aucune personne sage ne devait s'en scandaliser; car si les vieillards n'ont plus l'ardeur ni la force de la jeunesse, ils n'en ont pas moins la volonté d'aimer, et ils apprécient d'autant plus la douceur de ce sentiment qu'ils ont plus d'expérience de la vie (I, 10).

xy L'amour est donc bien le souverain du monde; il est

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le maître incontesté des savants et des ignorants, des

enfants aussi bien que des vieillards.

1. « Amor e cor gentil sono una cosa », écrivait Dante, répétant une pensée de Guido Guinizelli.

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