‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 107 sur 199 · Introduction de la quatrième journée · texte numérisé non relu

Introduction de la quatrième journée

Assurément, il faut distinguer entre amour J3i amûur. L'un est un sentiment grave, qu'accueillent avec joie les aines les plus hautes; c'est un sentiment fort, qui est capable d'inspirer les résolutions les plus viriles même à une humble fillette: c'est lui qui fait les grands héros et les grands criminels. L'autre est un désir fugitif et vulgaire, que les cœurs vraiment nobles chassent comme un hôte importun : un jour, le roi (maries Ier d'Anjou est surpris par une de ces folles bouffées de concupiscence, à la vue des deux filles, Gincvra et Isotta, — deux adolescentes infiniment gracieuses — de Messer Neri degli Uberti : il s'apprête à les enlever l'une et l'autre à leur père, lorsqu'il s'aperçoit de son erreur, et s'empresse de marier honorablement les deux jumelles (X, 6). Une marquise de Montferrat coupe court aux assiduités importunes d'un roi de France, en lui représentant combien vaine est sa curiosité, puisque les femmes sont toutes faites sur le même modèle (I, 5). D'autre part, une bourgeoise pistoiaise, veuve et sage, Madonna Francesca, se débarrasse de deux prétendants indiscrets, en leur imposant des épreuves macabres, dont ils ne viennent pas à bout (IX. 1); et Boccace admire fort cette résistance à des caprices peu honnêtes. Malheureusement il n'explique pas à quels signes la passion se distingue du caprice : que manque-t-il à la poursuite des amants de Madonna Francesca pour mériter un meilleur accueil? Et s'ils s'étaient acquittés des conditions répugnantes que leur a imposées la dédaigneuse dame de Pistoia, comme Messer Ansalclo

s'acquitte de la condition beaucoup plus invraisemblable que lui impose Madonna Dianora d'Udine (X, 5), aurait-on vu se produire entre eux la lutte de courtoisie et de générosité, qui place les héros frioulans à un des plus hauts degrés de vertu que comporte la hiérarchie du Décaméron?

Boccace ne s'embarrasse pas de ces difficultés, car il se soucie peu d'édifier un système dont toutes les parties soient cohérentes; il lui suffit de savoir que, dans la société qui l'entoure, les caprices sensuels, les intrigues louches, les marchés peu avouables réduisent souvent les relations entre les deux sexes à une sorte de chasse, où le chasseur est lui-même traqué, où chacun prépare des pièges savants à son profit, et tombe parfois dans ceux du voisin — ou de la voisine. Pour un observateur malicieux de la vie, qui ne se pique pas d'enseigner la morale, est-il rien de plus divertissant que le spectacle de cette émulation dans la ruse et la tromperie, que ce jeu où triomphe la subtilité de l'intelligence la plus inventive, où la sottise est nécessairement bafouée, où l'on peut même apprendre à pratiquer un art, difficile et précieux entre tous, quand on vit au milieu de I tricheurs et de ribaudes, celui d'être beau joueur, de savoir perdre avec élégance, en mettant les rieurs de son côté et en se réservant une revanche? Époux trop vieux de femmes trop jeunes, maris jaloux, avares et crédules, prêtres luxurieux, moines hypocrites, novices curieuses, femmes effrontées et perverses, le Décaméron fait défiler devant nous une longue série de ces figures vulgaires et impudiques, dont on se lasserait assez vite, si elles l'étaient pas dessinées avec une verve et une intensité de vie étourdissantes.

Les nouvelles de cette catégorie — un tiers du livre

environ — sont celles qui toujours ont eu le plus de lecteurs, et, par suite, ont valu au Décaméron le plus cl âpres censures. Assurément, le livre n'est pas de ceux qu'un pédagogue timoré mettra entre les mains de la jeunesse : mais il faut s'empresser d'ajouter qu'il n'est pas malsain. L'image qu'il présente de la vie est peu flattée; elle reflète avec insistance les passions déchaînées, et montre l'humanité se ruant vers toutes les jouissances de ce monde; mais cette peinture est sincère, elle est vraie; elle n'est ni plus ni moins immorale que le spectacle de la vie elle-même : elle est simplement étrangère à la morale. Ceci n'est pas particulier a la trentaine de contes galants que renferme le Décaméron; le réalisme de Boccace ne se manifeste pas dans les seules nouvelles luxurieuses. Qu'un riche commerçant ruiné embrasse la profession de corsaire pour regagner sa fortune, qu'il la perde encore, puis, par un coup de hasard, se retrouve plus riche que jamais; qu'il rentre alors dans son pays et y vive honoré jusqu'à sa mort1, c'est une suite de circonstances démoralisantes, que les « aventures » de la spéculation moderne nous ont rendues au moins aussi familières qu'elles ont jamais pu l'être aux siècles passés. Les comédies de l'adultère et les amours des gens d'église ne sont pas, en soi, plus scandaleuses.

Ce qu'il v a de désobligeant dans quelques nouvelles, c'est la complaisance voluptueuse avec laquelle Boccace arrête nos regards sur des scènes d'alcôve, et c'est encore l'usage fréquent qu'il fait d'expressions équivoques, dont on est fondé à dire que plusieurs sont obscènes. Faut-il plaider les circonstances atténuantes?

1. Giorn., II, nov. k : « honorevolmente visse fino alla fine. »

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rejeter la faute sur la corruption du siècle? alléguer que les conteurs du temps usaient d'une liberté sans bornes, et glissaient constamment dans une grossièreté dont Boccace n'approche pas? Qu'on lise, pour s'en convaincre, nos vieux fabliaux, ou les contes du Lucquois Sercambi, contemporain et imitateur de Boccace, sans oublier que, deux siècles plus tard, la sage et pieuse reine de Navarre écrira des gaillardises propres à nous surprendre. — Tout cela est vrai; mais l'auteur du Décaméron n'a besoin ni de nos explications ni de nos excuses; il a pris position avec esprit et netteté en déclarant lui-même qrie£espropos ne sont pas plus destinés à être débités à l'église que dans les écoles des philosophes ; ils ne visaient qu'à l'amusement de « personnes jeunes, d'ailleurs douées d'un esprit trop posé pour se laisser influencer par des fables, et qui se réunissaient dans un parc enchanteur, pour y prendre du bon temps, à une époque où l'homme le plus respecté aurait pu porter sa culotte sur'sa tête, sous prétexte d'échapper à la peste, sans que nul y trouvât à redire ' ». *V^ — Les expressions équivoques? Mais le langage familier en est plein! — Les actions malhonnêtes? Il est toujours possible de les raconter en termes décents, et Boccace se pique d'y avoir réussi. Si pourtant certains contes sont tels qu'il eût mieux valu les omettre, ce qu'il ne conteste pas, c'est un trait de vérité de plus, car en ce monde rien n'est parfait : dans une réu-

1. Conclusion de l'auteur (ainsi que tout ce qui suit.) Boccace insiste beaucoup sur l'importance qu'ont à ses yeux les circonstances dans lesquelles il a placé ses interlocuteurs, c'est-à-dire la démoralisation causée par la peste ; lorsque Dioneo, élu roi à la fin de la sixième journée, propose comme thème aux nouvelles du lendemain les tours joués par les femmes à leurs maris, et que les dames protestent, c'est à cet argument qu'il fait appel pour réduire l'opposition au silence.

nion d'objets quelconques, il s'en trouve forcément de

valeur inégale; le jardin le mieux cultivé — or celui de Boccace est sans prétentions — renferme des orties et des ronces : ceux qui craignent de s'y piquer n'ont qu'à ne pas les cueillir. Quant aux lecteurs qui se reprocheraient d'avoir trop ri, ils trouveront toujours un correctif dans les lamentations de Jérémie, les pénitences de Marie-Madeleine ou le récit de la Passion !

Par ce badinage, Boccace montre clairement sa parfaite indifférence au reproche d'immoralité ; quelques lieux communs, répétés sans conviction, lui permettent de sauver la face — « toute chose, dit-il, se prête à un bon usage et à un mauvais ; un esprit corrompu ne saurait rien recevoir avec pureté; la boue ne salit pas les rayons du soleil, etc., etc.. » — en réalité une seule chose l'intéresse : l'art de raconter des histoires. Il y est passé maître, et l'on sent qu'il jouit de sa virtuosité; il est fier d'avoir su peindre des scènes peu décentes sans braver l'honnêteté dans les mots ; le premier d'entre les modernes, peut-être, il a savouré cette satisfaction d'artiste. La grivoiserie l'attire parce qu'elle se prête à des raffinements d'expression, parce qu'elle procure le plaisir d'une difficulté vaincue.

Elle l'attire encore parce qu'elle est le point de jonction de deux tendances de son esprit : l'imagination élégiaque, sensuelle et lascive, développée par son long commerce avec Ovide, attestée par toutes ses œuvres de jeunesse, et le réalisme,. dont son expérience de la vie et l'observation des ho m me s avaient fortifié en lui le goût,^au point de lui inspirer l'idée de cette^qmédie humaine. Si l'on veut apercevoir clairement à quel point le Boccace du Décamêron a fait de progrès dans le sens rtjaliste, sans sacrifier pourtant toute inspiration

idyllique et sensuelle, il faut considérer ses portraits de femmes : ils n'ont plus la minutie un peu puérile qui s'étale avec monotonie dans YAmeto : plus sobres, plus ramassés, avec des traits plus individuels, ils ne révèlent pas une admiration moins attentive, moins voluptueuse, de la beauté. Qu'on relise par exemple la description de la pêche à laquelle se livrent, sous les yeux de Charles d'Anjou, les jumelles de Messer Neri degli Uberti, deux fillettes de quinze ans, aux cheveux blonds bouclés, couronnés d'une guirlande de pervenches : vêtues d'une fine étoffe de lin blanc, elles entrent dans l'eau jusqu'à mi-corps pour donner la chasse aux poissons ; et quand ensuite elles en sortent, « leurs légers vêtements s'appliquent à leurs corps délicats sans en cacher une seule partie ». Le roi, qui avait suivi leurs ébats avec le plus vif plaisir, surprit alors toutes les perfections de leurs jeunes membres, et « il les considérait avec une telle avidité que, si quelqu'un à ce moment l'eût piqué, il ne s'en serait pas aperçu » (X, 4). Le tableau a de la grâce et de la fraîcheur, mais on ne saurait dire qu'il pèche par excès d'innocence. Comme le Boccace de la Fiammetta et du Ninfale, le Boccace du Décamêron excelle à traduire l'ivresse sensuelle que communique lat contemplation de la beauté. Lorsque le vindicatif Rinieri, l'implacable « escholier » de Paris, aperçoit, dans la nuit, la nudité de dame Elena, « dont la splendeur brille au milieu des ténèbres », il est sur le point d'oublier sa haine et de renoncer à sa vengeance, pour assouvir le désir subitement allumé en lui (VIII, 7).

D'une façon générale cependant, ce qui domine dans le Décamêron, plus que la langueur sensuelle, c'est un réalisme, parfois vigoureux, de préférence caricatural. Monna Belcolore est une fraîche paysanne, à la peau

un peu noire, aux membres un peu trapus, mais saine, alerte, habile à chanter et à mener la danse — toutes les danses — ; aussi son curé, un gaillard qui sait à peine lire, mais qui se fait bienvenir de ses paroissiens et surtout de ses paroissiennes, en tombe-t-il amoureux; et lorsque, le dimanche, il la voit à la messe, il s'applique si bien à chanter le Kyrie et le Sanctus qu'on croirait entendre braire un âne (VIII, 2). Quoi de plus frais et de plus pimpant que Salabactto, ce jeune marchand florentin qui arrive à Païenne « teint blanc et cheveux blonds, coquet et de jolie tournure, » victime désignée aux entreprises de Madonna Jancofiorc, une de ces a belles filles, ennemies de l'honnêteté », qui guettent les naïfs « pour les plumer, ou plutôt pour les écorcher tout vifs »? Mais ce gracieux blond in ne se laisse pas jouer deux fois, et c'est l'astucieuse Sicilienne qui, en fin de compte, est volée (VIII, 10). Voici un charmant type de parasite, « petit homme propret, coquet, plus lissé qu'une mouche, avec sa fine chevelure blonde bien emboîtée dans une coiffe, sans qu'aucun cheveu soit hors de sa place » (IX, 8); et voilà d'autre part le joyeux frate Cipolla, « de petite taille, dont le faciès s'épanouit entre des broussailles de poils roux, au demeurant le meilleur brigand du inonde; ignorant, mais si beau parleur qu'on le prendrait pour Cicéron ou Quintilien ». Son serviteur Guccio est une caricature dont niPulci, ni Rabelais, n'ont dépassé l'outrance : il faut le voir faire la roue devant une laveuse de vaisselle, difforme et ruisselante de graillon, qu'il a débusquée dans le coin le plus sordide d'une cuisine d'auberge (VI, 10). Cette Nuta est la digne sœur de la Ciutazza, dont on régale un trop entreprenant curé de Fiesole (VIII, 4); il est impossible d'imaginer de plus répugnantes maritornes.

hauvette. — Boccace. lo

i Ainsi se déroule, depuis d'exquises visions de jeunesse jusqu'aux plus tristes laideurs de l'animalité à face humaine, cette étonnante galerie de figures variées et vivantes, spirituelles, fringantes, vicieuses ou bouffonnes, toutes empruntées à la vie réelle, mais transformées en types immortels par la fantaisie créatrice du conteur : ce sont les protagonistes de sa comédie. L'action dans laquelle ils sont engagés, empruntée ellemême aux menus incidents de la vie quotidienne, ne repose pas toujours sur une intrigue amoureuse, mais elle aboutit infailliblement à la confusion des sots, au triomphe de l'esprit et de l'initiative individuelle, à la fois hardie et prudente; elle est la glorification du bon sens, de la nature et de la vérité — c'est-à-dire de la réalité concrète, la plus immédiatement tangible — contre toutes les formes de la crédulité, de la superstition et de l'imposture.

Les plus bernés sont, bien entendu, les maris jaloux : lorsqu'ils sont vieux et maussades, leur déroute, en face de la jeunesse et de l'amour, est trop naturelle *. Mais Boccace se divertit volontiers de malices plus subtiles, qui supposent chez les uns une hardiesse et une virtuosité exceptionnelles, chez les autres une dose de naïveté peu commune. La palme, en ce genre, revient sans conteste à Lidia (VII, 9), qui doit commencer par forcer les résistances d'un amant peu empressé, et pour cela soumettre la crédulité de son mari à des épreuves qui dépassent les bornes de la vraisemblance — et Boccace a exécuté un tour de force presque aussi surprenant, en rendant acceptable, par le réalisme piquant

1. Le spécimen le plus connu de celte catégorie de nouvelles est II, 10, que La Fontaine a traité sous le titre Le Calendrier des vieillards ; voir aussi VII, 5, 6 et 7.

des détails, un récit de pure convention, qu'il empruntait tel quel1. La folle vanité de la Vénitienne Lisetta fournit au gredin qu'est frate Alberto l'occasion de la jouer, en se faisant passer la nuit, auprès d'elle, pour l'ange Gabriel (IV, 2). La-^raîvetq de Calandrino inspire à ses compagnons d'atelier* Bruno et Buffalmacco, une série de mystifications qui font de lui une des figures les plus populaires et les plus divertissantes du Décaméron; nulle paît on effet Boccace n'a dépensé plus ^^ de finesse et de fantaisie que pour décrire les ahurisse- YJfU ments~cTc~' ce~ simple d'esprit, et sa confiance toujours renaissante dans sa propre sagesse, comme dans la loyauté des amis dont il est la victime2. Les villageois, les paysans, « pétris d'une pâte épaisse », dit Boccace, sont aussi une proie désignée d'avance aux entreprises des malins et des charlatans : frate jCipolla) avait annoncé aux bonnes gens de Ce rt al do qu il leur ferait voir, après vêpres, une rare et sainte relique — une plume que l'ange Gabriel a laissé tomber dans la chambre de Marie — ; il ne s'aperçoit pas que, pendant son déjeuner, d'aimables farceurs ont fouillé dans sa besace, ont dérobé la plume de perroquet qu'il y tenait soigneusement enfermée dans un petit coffret, et l'y ont remplacée par des restes de charbons, empruntés à Tâtre le plus proche; c'est seulement au moment de présenter la plume au peuple assemblé, après un discours fort édifiant, qu'il découvre la supercherie. Sans perdre la tête un instant, il annonce que, par une confusion providentielle, il a pris avec lui une relique plus précieuse encore que la plume de l'ange : ce sont des

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