‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 108 sur 199 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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2. VIII, 3 et 6; IX, 3 et 5. Sur le personnage de Calandrino, voir un chapitre de G. ïrabalza, Studi sul Boccaccio (1006).

charbons qui ont servi à rougir le gril de saint Laurent, dont la fête tombe justement dans deux jours — et le succès de la relique est tel que l'ingénieux frate Cipolla fait une collecte plus abondante que jamais (VI, 10). La même^crédulitéjrnstiquc est exploitée par l'abbé qui persuade à^^FeronoT^ qu'il est en Purgatoire (III, 8), et c'est elle encore qui amène le « compar Pietro » à demander à son curé de métamorphoser sa femme en jument (IX, 10). Ici Boccage jttte int évidem- ni^nXles^lus^ex44îéme^Uiiùtes.de la bouffonnerie.

L'erreur initiale deÇTofanoJest de concevoir à l'égard de sa femme une jalousie sans motif, en sorte qu'il inspire lui-même à Monna Ghita l'idée de le tromper, ce dont elle s'acquitte en conscience; sa seconde faute est de vouloir faire rougir publiquement sa femme de son inconduite, d'ameuter les voisins, la famille,, de croire qu'il va se venger par le scandale, tandis qu'en réalité le scandale rejaillit sur lui; et comme il a la faiblesse d'aimer Monna Ghita, il se voit réduit à la honte de tolérer, sans se plaindre, qu'elle ait des amants (VII, 4). La mésaventure du riche marchand florentin Arriguccio Berlinghieri est analogue, mais elle se complique du fait qu'il a épousé, en Monna Sismonda, un rejeton d'une noble lignée, dont il est méprisé : il se croit très habile en convoquant toute la parenté pour confondre l'infidèle ; mais comme c'est lui qui est confondu par la rusée commère, sa nouvelle condition, après cet esclandre, devient pire que la première1 (VII, 8). Con- ^lusioji— : — Lfrfcsxpie^la mal est fait, le péché^ commis, roffer^e^ecuje^le sage est^celui qui ne va pas publier

1. Si les mésaventures de Georges Dandin sont exactement celles de Tôfano, l'intervention de M. et Mmc de Sottenville, au dénouement, rappellent surtout la fin du conte d'Arriguccio Berlinghieri.

son infortune sur les toits, mais qui se tait, et qui ' oJjtiejiL dll moins le silence. C'est pour cela qu'après tant d'aventures mouvementées, Alatiel agit en fille raisonnable en persuadant à sa famille qu'elle rentre au bercail aussi pure qu'elle était partie; elle trompe ainsi tous les siens et l'honnête homme qui l'épouse, ce qui est fâcheux; mais elle assure aussi leur repos, leur bonheur à tous, sans oublier le sien propre : n'est-ce pas l'essentiel? — Après une nuit fort agitée, qui a conduit un galant auprès de sa fille, et qui l'a mise elle-même, par erreur, dans le lit d'un client de passage, la femme d'un pauvre aubergiste trouve moyen de faire croire à son mari que rien d'insolite ne s'est passé (IX, G); ainsi le veut la sagesse, car ce qui est fait est lait, et il ne reste plus qu'à rétablir au plus tôt dans la vie l'ordre, au moins apparent, el la quiétude un instant compromise. Agilulf. roi des Lombards, n'en juge pas autrement. Comme il se rend, une nuit, auprès de la reine, celle-ci s'étonne qu'il revienne si peu d'instants après l'avoir quittée. Le roi, sans la détromper, comprend qu'un audacieux galant vient de prendre sa place : c'était un palefrenier qui, follement épris de la reine, avait juré de mourir s'il le fallait, mais de la posséder. Agilulf, pensant bien que le gaillard n'était pas sorti du palais, parcourt aussitôt, seul et à pas de loup, le dortoir de ses écuyers et valets, ta tant la poitrine et le pouls de ses serviteurs endormis : le coupable se laisse aisément reconnaître au battement précipité de son cœur ; mais pour éviter tout scandale, le roi se borne à lui couper une mèche de ses longs cheveux, au-dessus de l'oreille, sûr qu'ainsi le drôle ne lui échappera pas. Au petit jour, en effet, avant que les portes soient ouvertes, il passe la revue de ses gens; mais le malin palefrenier,

qui ne dormait pas, avait compris de quoi il retournait; aussi avait-il tondu tous ses compagnons • de la même façon pendant leur sommeil, en sorte que le roi se trouve joué une seconde fois. Toutefois, préoccupé de ne rien laisser paraître, il se contente de dire, à l'intention du seul qui puisse le comprendre à demi-mot : « Que celui qui l'a fait ne s*y fasse pas reprendre! » Et Boccace ne peut trop admirer, avec « la profonde intelligence » de ce palefrenier, la sagesse du roi, qui eut assez d empire sur lui-même pour refouler une colère légitime, comprenant bien que, pour le plaisir d'une mesquine vengeance, il risquait de se couvrir de honte, et de déshonorer la reine (III, 2).

\ Telle est la morale qui se dégage avec le plus de \ netteté du Décaméron, morale terre à terre, essentiellement positive et réaliste, qui ne se paie pas de grands . mots et ne se réclame pas d'éternels principes, mais , qui vise tout uniment h tirer d^ la vj^^e^de ses inévi- | tables mécomptes, le meilleur parti possible.. On a souvent fait ressortir, avec force, le contraste que cette conception utilitaire et épicurienne forme avec la morale ascétique et avec l'idéal mystique, dont un Dante, une trentaine d'années plus tôt, ne cessait de s'inspirer ; le monde dans lequel nous introduit le Décaméron n'est pas seulement différent de celui qu'évoque la Divine Comédie : il en est la négation, ou plutôt la dérision. Rien de plus juste que cette remarque, à condition que l'on ne perde pas de vue deux faits importants. Le premier est que mysticisme et ascétisme ne résument pas, tant s'en faut, toute la pensée et toute la vie du moyen âge; un fort courant d'impertinence frondeuse, de réalisme sensuel, de^ gaieté insouciante, volontiers grossière et paillarde, n'avait pour ainsi dire pas cessé

de côtoyer le mouvement théologique et philosophique. On l'oublie aisément, parce que les clercs, qui maniaient presque seuls la plume, n'avaient pas l'habitude de ramasser les propos de carrefours ou de tavernes ; mais les refrains des « clerici vagantes », les fabliaux, la poésie satirique et bourgeoise de France, et, dans la littérature encore peu abondante ded'Italie au xme siècle, un groupe important de poésies et des contes populaires nous renseignent suffisamment sur cet envers de l'ascétisme médiéval. Boccace n'a donc pas révolutionné la

conscience de son temps ; il n'a pas invité sa génération à fouler aux pieds tout ce que la précédente avait respecté. Son mérite éminent est d'avojrjm tirer d'un état d'esprit qu'il n'a pas créé, mais dont il s'est intimement pénétré, une oeuvre cfart comparable, dans sa sphère manifestemenl Mrs Inférieure, à celle de Dante, par son ampleur et sa perfection^

D'autre part, quand on est amené à souligner le contraste saisissant que la Comédie humaine du conteur forme avec la Divine Coniéçlia, il importe d'avoir présente à l'esprit cette observation fondamentale : Dante a mis dans son œuvre toute sa foi, son zèle de citoyen et son prosélytisme de chrétien, en un mot

toutes les aspirations de son âme ardente, tandis que

Boccace n'a versé dans la sienne que badinage, divertissement et ironie. Jamais il ne lui est venu à l'esprit d'opposer unjdéa là Lin autre, de formuler des revendications, d'exposer une doctrine : le sourire qui plisse obstinément un coin de sa lèvrejie doit pas nous le laisser oublier un seul instant. Cette remarque s'applique aux / questions religieuses aussi bien qu'aux questions morales. Tous les lecteurs du Décaméron ont été frappés du sans-gène avec lequel le conteur représente les gens

d'église dans les situations les moins conformes h ce que devrait être leur caractère : rarement dupés, ils occupent le premier rang parmi les plus habiles dupeurs1, et Boccace s'est l'ait un malin plaisir de montrer par leur exemple l'inévitable triomphe des appétits naturels, vainement comprimés par une disci- • pline. dont il ne sait s'il faut plus admirer l'ingénuité ou l'imprudent orgueil 2. Mais ceci ne tirait pas à conséquence; car l'inconduite du clergé et la dénioralisation des couvents étant attestées par les témoignages les moins suspects3, BoCcace ne révélait rien qui nejut de notoriété publique ; ces faits rentraient, comme tous les ^y autres, dans le champ de son observation. Voici qui est plus grave : l'hypocrisie des moines, lorsqu'elle ne lui paraît pas délicieusement bouffonne, avec un frate Cipolla, lui inspire de violentesjfinvectives/ ; il montre la corruption la plus impudente installée au cœur même de l'Église, en sorte que c'est un miracle de la voir subsister, alors que ses chefs travaillent si consciencieusement à la détruire (I, 2); nous apprenons de lui ce que valent les saints dont les tombes sont le plus véné-

1. Parmi les rares victimes de plus malins qu'eux, il faut citer deux confesseurs, celui de ser Giappelletto (I, 1) et celui dont une Florentine se sert pour correspondre avec l'amant de son choix (III, 3), puis le galant curé de Fiesole, cruellement puni par une substitution de personne (VIII. 4). La liste des clercs dupeurs serait plus longue à dresser.

2. Pour l'ingénuité, voir le conte de Filippo Balducci (Introd. IVe journée) ; pour l'orgueil, voir le Rustico de III, 10, qui veut montrer la force de sa vertu — et la montre en effet — au service d'Alibech!

3. Je veux dh'e ceux des hommes d'église qui ont eu à cœur de réagir; au xve siècle, le pieux archevêque de Florence, saint Antonin, dénonça d'inqualifiables scandales; la situation n'était pas meilleure au xive siècle; voir Gh. Dejob, La Foi religieuse au XIVe siècle (1906), p. 142-149, où l'optimisme de l'auteur insiste sur le zèle des supérieurs à réprimer les écarts. En réalité, le célibat imposé aux prêtres a empoisonné le clergé de tout le moyen âge,.

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