‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 109 sur 199 · Voir notamment III, 7 et VII, 3: voir aussi I · texte numérisé non relu

Voir notamment III, 7 et VII, 3: voir aussi I

rées (I, 1), comment, s'y accomplissent les miracles (II, 1), et comment on se procure les reliques devant lesquelles se prosternent les ignorants (VI, 10); il se l'ait même un jeu des peines infernales1. Mais il y a plus : le beau conte des trois anneaux, d'origine juive sans doute, et imaginé pour prêcher la tolérance2, aboutit chez Boccace à cette conclusion : puisqu'il est impossible ici-bas de savoir laquelle des trois lois, celle de Moïse, de Jésus ou de Mahomet, est la bonne, il est bien inutile de s'en préoccuper; se convertir serait une pure folie, car à changer de foi, on n'augmenterait en rien ses chances d'être dans le vrai! ÇTest la doctrine de la fidélité par indifférence.

Toutes ces audaces devaient prendre un sens très grave à partir du jour où l'autorité religieuse de Rome fut contestée, battue en brèche, menacée. A l'époque de la Réforme, une Olympia Morata1 traduira en latin quelques nouvelles du Décaméron, pour en forger des armes de guérie, et la satire des moines, sous la plume de Marguerite de Navarre, prendra une allure belliqueuse. Mais au xine et au xiyj__siècle, les choses ne se présentaient pas ainsi : la domination spirituelle de l'Eglise était un l'ait que nul ne songeait à contester. Le clergé tolérait sans alarmes les pires écarts de langage et les gros éclats de rire des farceurs qui revendiquaient bruyamment les droits de la chair, parce qu'on les savait au fond très dociles : tels ou tels d'entre eux, un beau

1. Dans la nouvelle V, 8, les peines infernales sont appliquées aux femmes qui résistent à l'amour, et plus hardiment, dans VII, 10, l'ombre d'un damné vient révéler, la nuit, à un de ses amis qu'aucune peine spéciale n'est encourue pour certains péchés charnels.

2. G. Paris, La Poésie du Moyen Age, 2e série (1895), p. 131 et suiv.

3. Quœdam fabula; ex J. Doccatu Decamerone ab Ant. Paganulio in latinum conversa, et Ol. Fulv'ue Moratœ opéra (Bêle, 1680 et Lyon, 1693). Voir J. Bonnet, Vie d'Ofi/mpia Morata (1856), p. 61-62.

jour, se croisaient, ou prenaient le bourdon de pèlerin ; ils recevaient en tremblant les sacrements des mains de ces mêmes clercs qu'ils avaient tant bafoués, et se prosternaient dévotement devant des reliques dont ils avaient beaucoup raillé l'origine suspecte/ Comment d'ailleurs se seraient-ils dérobés à ces pratiques, qui constituaient pour eux la seule assurance possible contre les surprises de l'an delà? Boccace ne manqua pas de se conformer à cette tradition respectable, quelque dix ans après l'achèvement de son Décaméron. En attendant, il riait pour le^plaisir de rire: il se gaussait de tout — sauf de la passion d'amour — , pour donner libre cours à sa verve malicieuse, pour mieux savourer la joie de vivre, pour proclamer la supériorité de l'esprit sur la sottise, et smtmit rj»ur ^""iposftr jde beaux récits — mais nullement pour réformer la foi ni les mœurs!

Si l'on se pénètre bien de cette vérité, on appréciera plus équitablement la nature et la portée du comique de Boccace : il est dépourvu de toute amertume ; son ironie est sans colère : il n'a que des intentions satirjmies superficielles. Sans doute ses farces — ses « <Qeffe/)>, pour employer le mot italien, qui implique quelque chose de plus, méprisant, de plus cinglant — sojvtjmrfois inhumaines : on a vu avec quelle impitoyable dureté Rinieri châtie la dédaigneuse Elena, qui l'avait d'ailleurs traité gratuitement avec une cruauté raffinée ; l'un et l'autre, à la suite de ces aimables plaisanteries, contractent de graves maladies, et la servante d'Elena ayant contribué à l'humiliation de Rinieri, celui-ci trouve juste que, pour sa peine, elle se casse au moins une jambe (VIII, 7). Les tours joués à Calandrino ne sont pas tous inoffensifs l, et la savante vengeance que Giacco

1. Au moins par les scènes de ménage qui en résultent, et par les-

tire de Biondello (IX, 8), pour un dîner manqué, consiste à faire pleuvoir sur l'infortuné une grêle de coups de « poings de fer » dont il est plusieurs jours à se remettre. Les hommes de ce siècle avaient apparemment les nerfs plus résistants que nous, et la douleur physique leur paraissait extrêmement bouffonne. Il est juste pourtant de remarquer que, si Boccace galant est moins obscène que d'autres conteurs, ses farces sont aussi d'une cruauté moins choquante l.

Ce qui domine, dans ses histoires gaies, c'est la bonne" humeur, c'est l'aptitude à saisir les moindres ridicules en donnant à chaque physionomie un trait particulier local, individuel. A cet égard, les propos de ses person nages, les dialogues qui s'engagent entre eux sont pleins de trouvailles savoureuses. Lorsqu'on apporte à manger à Ferondo, qui se croit en Purgatoire, un moine lui explique que sa nourriture est fournie par les offrandes ([ne sa veuve a portées à l'église, pour faire dire des messes à son intention. Ferondo est touché jusqu'aux larmes, il couvre de bénédictions sa chère femme, qu'il a toujours tant aimée. Puis il goûte le vin et fait une horrible grimace : « Que le diable l'emporte! Elle ne l'a pas tiré au tonneau qui est le long du mur! » Le Dècaméron est rempli de ces traits, dont le naturel a pour effet de mettre directement sous nos yeux un personnage ou une scène. Nul n'a poussé plus loin que Boccace l'art de la'^-icaturX et il v prend tant de plaisir qu'il met tout en caricature, parfois à propos de rien. Les saillies les plus inattendues partent de sa plume

mauvais traitements qu'échangent Calandrino et sa femme (VIII, 3 et IX, 9); on en a regret pour Monna Tessa, qui n'en peut mais.

1. Gela est surtout frappant si l'on compare Boccace avec son imitateur napolitain du xvc siècle, Masuccio de Salerne, chez lequel les vengeances contre les moines paillards vont jusqu'à l'atrocité.

comme des fusées : il trouve des ressources de vocabulaire intarissables pour bafouer la vaniteuse Madonua Lisetta, et tontes les Vénitiennes (IV. 2). Parle-t-il d'une Bolonaise priée d'amour? Il est inévitable, dit-il, qu'elle cède à la première attaque, car les femmes de Bologne ne disent jamais non (VII, 7). S'il est question d'une belle Pisane, le conteur s'arrête pour remarquer que c'est un bien grand prodige, car dans cette ville toutes les femmes sont laides comme des lézards (II, 10). Quelqu'un a-t-il jamais pris ces boutades au sérieux? Songe-t-on à s'en offusquer? Tout cela n'est que pour rire, parce que, selon la locution italienne, « il riso fa buon sangue ». Autant vaudrait se scandaliser des vœux, exprimés en formules dévotes, que Boccace a placés à la fin de ses nouvelles les plus licencieuses, comme une conclusion d'homélie : « Que Dieu, par sa miséricorde, accorde les mêmes joies l\ toutes les âmes chrétieunes ! i » — et chacun pense bien de quelles joies il est ici ques- 1 tion! Celui-là seul lit bien le Décaméron, qui se laisse emporter, sans résistance, par cette puissante vague de belle humeur, et qui se ressaisit seulement pour admirer la beauté de l'œuvre d'art, conçue dans la sérénité de cette limpide intelligence, et dont l'exécution révèle un sens exquis de la mesure, de la variété, de l'harmonie.

Au' réalisme, qui domine dans tout le Décaméron, se rattache un souci de naturel et de vraisemblance qui éclate dans chacune des nouvelles : les gestes, les atti-

1. Nouv. III, 3, 6, 7, 10; VII, f et 9. La Jormule finale jleJII, j est plus gravernent^irr^rejiçieuse^.^

tiules, les vêtements, les usages de la vie publique et privée, le décor où s'agitent les personnages, tout est pris sur le vif, et rendu avec une exactitude qui fait de ce livre frivole un document de la plus haute valeur,^ pour nous aider à pénétrer dans l'intimité des Italiens du xivc siècle. Grâce à lui, nous franchissons le seuil de la demeure de Corso Donati1, nous entrons dans sa salle à manger, et nous assistons au frugal repas dont, pour son régime ordinaire, se contentait un des plus fameux de ces vieux Florentins (IX, 8); nous faisons également connaissance avec l'intérieur et le mobilier d'une courtisane napolitaine (II, 5). Certaines institutions commerciales sont décrites avec précision2, et nous recueillons les propos des personnages les plus célèbres', comme ceux des plus humbles hommes du peuple — propos dont le sel a souvent bien perdu de sa saveur, mais qui pourtant conservent presque tous quelque chose de caractéristique4. Chacun parle le langage qui lui est propre, artisan, bourgeois, prince ou paysan ; et parfois, s'il n'est pas Florentin, il fait entendre quelques mots de son patois provincial s. Ce goût de localisation minutieuse, déjà sensible dans quelques récits du très primitif Novellino, atteint son plus complet

1. Sur ce personnage, contemporain de Dante, et dont le rôle fut particulièrement hostile au poète, voir mon livre sur Dante, p. 142 et suiv.

2. Vidal Bey, Doccacc ci les docks et ivarrants (Bull, de l'Institut égyptien, 1883), à propos de la nouvelle VIII, 10.

3. Giotlo (VI, 5), Guido Gavalcanti (VI, 9) et quelques autres.

4. La nouvelle du boulanger florentin Cisti, et de ses relations avec Messer Geri Spina et les ambassadeurs du pape Boniface VIII, est un des plus charmants tableaux qui nous soient restés de la vie florentine au xive siècle (VI, 2).

5. Dans la nouvelle de frate Alberto (IV, 2), les bonnes gens de Venise attirés à la place Saint-Marc par l'annonce d'un spectacle nouveau s'écrient ; « Ghe xè quel? Che xè quel? ».

développement avee Boccaee : sous sa plume, les contes dont l'origine traditionnelle est la moins discutable, deviennent strictement italiens; il leur communique un goût de terroir, dont le charme est incontestable. L'aventure, déjà connue parmi les Hindous, du jeune homme divinement protégé, qui reçoit l'hospitalité amoureuse préparée pour un autre, est appliquée à un commerçant piémontais, Rinaldo d'Asti : celui-ci, voyageant en Vénétie, est dévalisé par des brigands près de Castel Guglielmo, où il rencontre une maîtresse du marquis Azzo d'Esté (-[ 1308), toute mélancolique, ce soir-là, de l'abandon où la laisse son amant1 (II, 2). La plupart des localisations historiques de Boccaee sont tout aussi fantaisistes, comme on l'a montré, par exemple, pour l'histoire des amants d'Ischia — Héro et Léandre napolitains (V, 6) 2 — ; mais l'illusion qu'ont, produite les précisions fournies par Boccaee a été telle que nombre de chroniqueurs les ont prises pour argent comptant : le Décaméron est ainsi devenu la source de quelques historiens, évidemment faciles à satisfaire.

Dans la conduite du récit, cette préoccupation de vraisemblance est très remarquable. Que l'on examine le dénouement d'un des contes où Boccaee a mis peutêtre le moins d'invention, celui du « Cœur mangé » (IV, 9). Dans la version orientale, la rànî Kokilâ, apprenant qu'elle vient de manger le cœur de son amant, s'élance vers un escalier qu'elle gravit en toute hâte afin de pouvoir se jeter du haut d'une tour — ce qui est peu vraisemblable. Dans la biographie provençale,

1. Voir ci dessus, p. 228 et suiv., et D. M. Manni, p. 11*7-11)9.

2. 13. Zumbini, Alcune nouelle del Boccaccio e i suoi criterii (Tarte, dans les Atti délia R. Accademia délia Crusca, 1905. Sur les personnages historiques de cette nouvelle, voir D. M. Manni, p. 346 et suiv.

l'épouse si férocement punie déclare qu'après l'exquise nourriture qu'elle a prise elle ne boira ni ne mangera plus; comme son mari se précipite alors sur elle, l'épée haute, elle se réfugie sur un balcon d'où elle se jette et va s'abîmer sur le sol. Cet arrangement a l'inconvénient de laisser l'impression que la dame se tue surtout pour échapper à son bourreau. Le dénouement de Boccace est plus simple et plus saisissant : à quelques pas de la table où a lieu l'infâme repas, s'ouvre une large fenêtre, apparemment sans garde-fou. La dame de Roussillou adresse à son époux quelques paroles vengeresses, annonce qu'aucun aliment ne passera plus par sa bouche, et, tout en parlant, elle se lève, se dirige vers la fenêtre, et, sans cesser de fixer son mari du regard, elle se laisse tomber dans le vide à la renverse1.

Dans bien des cas, la difficulté était grande de concilier avec cette conception réaliste de l'art, et avec ce souci de l'expression dramatique des sentiments, certains récits que la tradition ou la littérature livraient à l'auteur tout chargés d'invraisemblances et mêlés d'éléments merveilleux. Parfois Boccace a dû se résoudre à des sacrifices cruels. Dans la nouvelle de Pietro di Vinciolo (V, 10), au moment où la femme adultère blâme hypocritement une autre femme, dont on lui conte l'aventure, un âne met « par accident » le pied sur la main d'un galant caché dans l'écurie; le galant crie et Pietro di Vinciolo le découvre. Ce hasard, qui trahit l'inconduite de la bonne dame, est assez amusant; mais combien plus intéressant et spirituel, dans Apulée, est le geste de l'âne, c'est-à-dire de l'homme métamorphosé en âne, qui a suivi avec indignation toute l'intrigue de l'épouse

1. Voir pour ces diverses rédactions Homania, t. XLI, p. 184 et suiv.

infidèle, et qui est heureux d'intervenir pour la confondre devant l'honnête meunier son maître1. L'effort du conteur, pour ramener ainsi tous les incidents à la mesure

• de la vraisemblance et de la raison, l'a conduit à éliminer le plus possible l'élément surnaturel, intervention divine

| ou sortilège; ou plutôt, s'il lui arrive de se servir de la croyance populaire à la magie et de certaines déformations de la foi chrétienne, c'est pour en faire des gorges chaudes. Qu'on se rappelle Ferondo et son stage en Purgatoire (III, 8), frate Puccio et ses pénitences, grâce auxquelles il est sûr de gagner le Paradis (III, 4), l'art tout particulier avec lequel frate Rinaldo charme

v/les vers dont souffre son filleul (VII, 3), Gianhi Lotteringhi et sa femme, qui, la nuit, conjurent les esprits errants (VII, 1), Elena qui compte sur la magie pour lui ramener un amant infidèle (VIII, 7), Calandrino qui croit avoir trouvé dans le Mugnone une pierre miraculeuse (VIII, 3), ou don Gianni, qui sait transformer les femmes en juments (IX, 10), sans oublier l'arbre enchanté du haut duquel on voit des choses fort peu décentes (VII, 9). Telle est devenue la répulsion du conteur pour tout ce qui sort de l'ordre naturel, qu'il a entièrement renoncé, dans les nouvelles, à évoquer ces visions mythologiques, dont il avait été si friand au temps de sa jeunesse, pour s'enfermer dans le monde des réalités tangibles.

<. Il y a pourtant, dans le Décaméron, deux nouvelles dont l'épisode essentiel est constitué par des scènes d'un caractère surnaturel. Dans la célèbre « pineta » de Ravenne, mystérieuse et déserte, des visions infernales se déroulent sous les yeux effrayés de Nastagio

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