‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 110 sur 199 · L. Di Francia, dans le Giornale storicu, t. XLIV, p · texte numérisé non relu

L. Di Francia, dans le Giornale storicu, t. XLIV, p

degli Onesti (V, 8) : un cavalier tout vêtu de noir poursuit à travers la forêt une femme nue qui fuit éperduincnt; rejointe par deux matins qui. de leurs crocs, la maintiennent agenouillée, elle est transpercée d'un coup d'épée par le cavalier; son cœur, arraché de sa poitrine, est jeté aux chiens qui le dévorent avidement; après quoi, la femme se relève comme si de rien n'était, et reprend sa course, toujours poursuivie par le chasseur et sa meute. Interrogé, le mystérieux personnage explique que tel est le châtiment réservé, après leur mort, aux femmes qui ont résisté à un honnête et digne amour; lui-même, après s'être tué de désespoir, il est devenu le bourreau de la belle insensible. En homme pratique, Nastagio entend tirer parti de cette vision pour ses propres amours : informé que la même scène se renouvelle tous les vendredis à la même place et à la même heure, il convoque, en pleine forêt, à un somptueux banquet, outre ses parents et ses amis, la rebelle pour qui il soupire, avec toute sa famille, et au dessert il leur offre le régal de la chasse infernale. L'effet produit dépasse ses espérances; car non seulement celle qu'il aime consent à l'épouser, mais, à partir de ce jour toutes les dames de Ravcnne se montrent fort pitoyables à leurs amants. Peu de nouvelles de Boccace exercent sur le lecteur moderne un plus vif attrait que celleci, et la raison en est sans doute le charme romantique qui se dégage de la sombre « pineta », sanctifiée par le souvenir de Dante, et aussi la poésie farouche de la vision infernale, où Boccace s'est beaucoup souvenu de la Divine Comédie. Dans le détail des scènes et des descriptions, un réalisme vigoureux donne un air de vraisemblance à toute l'aventure l, et, sans nul doute,

1. On lira dans le volume de Studi Ictlcrai i c lirrguistUi dediculi a hauvette. — Boccace. 19

ce qui a rendu cette espèce de surnaturel admissible aux yeux du conteur et de ses lecteurs, c'est la consécration qu'il avait reçue de Dante. D'ailleurs, suivant sa coutume, Boccace en altère le sens, en le faisant servir à sa morale galante, et l'impression d'horreur se dissipe comme par enchantement dans le sourire de sa conclusion.

Inversement, le surnaturel des incantations et de la sorcellerie n'était pas encore consacré par des chefsd'œuvre, comme' ceux que firent paraître plus tard un Boiardo et un Arioste; mais dès cette époque, les romans de la Table Ronde, résumés et classés par Rusticien de Pise, avaient rendu familiers au public italien les sortilèges des magiciens, et particulièrement le secours que ceux-ci pouvaient apporter aux amoureux en détresse. La nouvelle de Messer Ansaldo et de Madonna Dianora appartient à ce genre d'aventures (€&, 5). Tous les efforts du chevaleresque Ansaldo pour gagner les bonnes grâces de la belle et vertueuse Dianora sont demeurés infructueux; lasse enfin d'une poursuite importune, elle déclare tout net à Ansaldo qu'elle ne l'écoutera qu'à une condition, manifestement irréalisable : elle demande qu'au cœur de l'hiver, en janvier, au milieu des froides montagnes du Frioul où se déroule l'action, son soupirant lui présente un jardin aussi vert et fleuri qu'au mois de mai. Ansaldo, sans se décourager, fait appel à l'aide d'un magicien qui, pour un bon prix,

Pio Rajna (1911), p. 423-452, d'assez longues considérations sur cette nouvelle; bien des observations en sont discutables, celle-ci en particulier (p. 444) : Si Boccace avait connu le récit de J. Passavanti sur ce tlième, il n'aurait pas manqué d'en conserver les flammes qui sortent des yeux, des naseaux et de la gueule du cheval. — Voilà un singulier contresens; car ce trait, bien* à sa place dans la capucinade de Passavanti, est un de ceux que son réalisme obligeait Boccace à supprimer.

s'engage à fournir le jardin, et le fournit en effet. Il est a remarquer que Boccace glisse très rapidement sur les circonstances dans lesquelles s'accomplit le prodige : « L'habile magicien, par son art, fit si bien pendant la nuit qui précéda le premier janvier, que, dans un pré voisin d'Udine, on vit paraître au matin un des plus beaux jardins qui se puissent imaginer. » Pas un mot des formules magiques prononcées, des rites accomplis, ni des conditions dans lesquelles s'effectua, en quelques instants, la croissance miraculeuse des arbres et des fleurs. Boccace accepte la légende telle quelle *, mais il ne s'intéresse qu'aux contre-coups psychologiques du prodige. Ceux-ci en effet sont des plus inattendus : Dianora, la mort dans l'âme, se voyant obligée, en conscience, de tenir sa parole, préfère tout avouer à son mari ; celui-ci, quoique peu satisfait, estime qu'une pareille promesse est un engagement d'honneur, et invite sa femme à s'exécuter; Aosaldo, qui ne veut pas èlrc en reste de générosité, renonce alors à tirer avantage de la soumission de Dianora, et comme, en ces temps lointains, le désintéressement était contagieux, le sorcier lui-même refuse d'être payé.

A ces deux contes merveilleux, il faut ajouter un épisode notable de la longue nouvelle de Messer Torello et de Saladin (X, 9 : un négromancien au service du sultan ramène en une nuit, d'Alexandrie d'Egypte à Pavie, Torello endormi sur un lit somptueux. Ici encore Boccace n'insiste aucunement sur le détail du sortilège ni du voyage, mais bien sur les riches cadeaux dont Saladin comble son ami, et sur la peur comique qu'éprouvent le

1. P. Rajna s'est occupé de cette nouvelle à propos des Questions (Tamore du Filocolo, où le sujet figure déjà (Romania, XXXI, 1902), et y est revenu à propos du conte analogue de Ghaucer (ibid. XXXII, 1903).

sacristain, l'abbé de San Pietro in Ciel d'Oro, et les moines, lorsque, un beau matin, ils trouvent dans leur église un inconnu vêtu en Sarrasin, étendu sur ce meuble fastueux qui leur est tombé du ciel. On peut encore signaler le songe par lequel Lisabetta est miraculeusement informée de l'assassinat de son amant et de l'endroit précis où il est enseveli, et l'on a de la sorte épuisé la liste des passages, dans lesquels Boccace a accordé une place à l'élément surnaturel.

Mais s'il a été relativement très sobre de cet ingrédient, il a aussi pensé à satisfaire le goût du public pour les aventures surprenantes, pour les événements inattendus, pour les brusques revers de fortune et les dénouements inespérés, qui flattent notre imagination, en nous arrachant au train-train monotone de la vie de tous les jours. Boccace y a pourvu en racontant de belles , histoires de marins et de corsaires, d'exils immérités à la suite d'accusations calomnieuses, et d'éclatantes justifications, de substitutions de personnes et de travestissements, ou simplement d'incidents précipités qui s'entrecroisent et s'enchevêtrent, pour se dénouer le plus simplement du monde. Il y a là une espèce de merveilleux, qui ne choque pas un esprit rationaliste, ,\ et dont le dispensateur tout-puissant, le deus ex machina, 11 comme l'a justement remarqué F. De Sanctis \ est^U* ] I hasarcL Boccace a consacré une vingtaine de nouvelles à décrire ces destinées orageuses, fertiles en contrastes d'où résultent tantôt des scènes émouvantes, tantôt des effets comiques. Outre les aventures d'Alatiel, une des histoires les plus typiques en ce genre est'celle de LandolfoRuffolo de Ravello (II, 4), déjà mentionnée2; il faut

*• Stg£ia délia letteraL t/gL^L Xj^L309 dc l'éd- de Bari (1912). 2. Voir ci-dessus, p. 2t>9.

y insister. Ruiné au moment même où il croyait réaliser à Chypre, une opération fructueuse, il se fait corsaire, s'empare de nombreux navires, de préférence turcs — c'est presque une œuvre pie — qu'il dévalise, et se trouve ainsi avoir récupéré en un an tout ce qu'il avait perdu; mais bien résolu à ne pas s'exposer à de nouveaux risques, il reprend paisiblement le chemin de son pays, lorsqu'il est à son tour dévalisé par des Génois, qui coulent son bateau, tout en lui laissant la vie. Sur ces entrefaites, le navire génois qui l'emmène fait naufrage au milieu d'une tempête, et Landolfo réussit à gagner la terre, en s'accrochant à une épave avec l'énergie du désespoir; puis, une fois remis de son émotion, au moment où il se croit de nouveau ruiné, il s'aperçoit que le colYre sur lequel il s'est sauvé renferme un trésor de pierres précieuses très supérieur à tout ce qu'il avait perdu précédemment — ce qui forme un assez beau spécimen de l'inconstance de la fortune et des jeux du hasard '.

Qu'il suffise de mentionner, parmi les autres aventures maritimes, dont les scènes se déroulent dans les pays du Levant, en Barbarie ou en Sicile, celles de Gerbino (IV, 4), des trois sœurs marseillaises (IV, 3), de Martuccio Gômito et de Gostanza (V, 2), de Cimone (V, 1) et de Gianni de Procida (V, 6) 2. Dans cette dernière nouvelle apparaît le motif de la « reconnaissance », qui joue un grand rôle dans le dénouement de beaucoup de ces histoires romanesques, par exemple dans celle du comte d'Anvers (II, 8), de Madonna Beritola (II, 6), ou de Gilette de Narbonne (III, 9). Un des plus

1. B.^Zumbini a consacré une étude spéciale à ce conte dans la liiblloteca de fie scinde itatiane, 1V05 (t. XI, p. G5-66).

2. Les histoires de brigands (comme V, 3) sont assez peu différentes.

fameux récits de cette catégorie es%t celui de Ginevra, femme du Génois Bernabo Lomellino, faussement accusée d'adultère par Ambrogiuolo de Plaisance (II, 9) : son mari, trop crédule, ordonne qu'elle soit mise à mort; mais le serviteur chargé d'exécuter la sentence, s'étant laissé toucher par les supplications de Ginevra, celle-ci, déguisée en homme, se rend en Palestine ! ; là elle se concilie, sous le nom de Sicurano, la faveur du Soudan, et forte de cet appui, consacre toute son activité à découvrir et à démasquer l'auteur de l'infâme mensonge qui a ruiné son bonheur : elle y réussit pleinement, et regagne l'affection de son mari 2.

On ne peut certes pas dire que la vraisemblance soit le trait distinctifde ces nouvelles. Avant d'en condamner le caractère irréel, on fera pourtant bien de se souvenir que les conditions dans lesquelles on voyageait alors, tant sur terre que sur mer, exposaient à plus d'aventures et de surprises qu'aujourd'hui, et que la fréquence des révolutions, notamment dans l'Italie du Sud, comm» aussi la difficulté de communiquer régulièrement à grande distance, justifient quelques-uns des incidents décrits par Boccace. Ces réserves faites, il est incontestable que le conteur a quelque peu exagéré l'accumulation des événements extraordinaires, et qu'il s'est abandonné, sans résistance, à son goût invétéré pour le romanesque. En compensation, il donne toujours, dans le détail, l'impression de la vérité, et la psychologie de ses héros est souvent fort attachante : il y a beaucoup de fraîcheur et de sincérité dans l'ardent amour de

1. A propos de ce travestissement, voir aussi II, 3, où une fille d'un roi d'Angleterre déguisée en abbé, épouse « en présence de Dieu » un marchand florentin, et fait ensuite consacrer cette union par le pape.

2. Voir G. Paris, Le conte de la Gageure (Mélanges Graf, p. 103 sqq.).

Martucoio et de Gostanza, de Gianni et de Restituta; les sentiments maternels de Madonna Beritola s'expriment en des seènes émouvantes; et Ginevra, l'innocente méconnue qui poursuit sans relâche le châtiment de son calomniateur et sa propre réhabilitation, déploie une grande fermeté de caractère. Dans un cas au moins, la complication des événements s'unit avec un bonheur unique à des peintures d'un réalisme saisissant, et aboutit à quelques-uns des effets les plus plaisants que l'on puisse attendre d'une intrigue ingénieusement développée. La nouvelle d'Andreuccio de Pérouse est une excellente comédie de situations, qui, dans la prose du conteur, parait toute prête à être découpée en actes, et portée sur la scène (II, 5).

Le prologue, un jour de foire à Naples, nous présente le jeune et naïf maquignon Andreuccio, venu de Pérouse pour acheter des chevaux, et qui se croit très habile en faisant sonner les cinq cents florins qu'il a en poche; le benêt ne réussit qu'à exciter la convoitise d'une courtisane sicilienne en quête dune proie : la belle lui donne aussitôt un rendez-vous; très flatté, mais non surpris, Andreuccio est convaincu qu'il a tourné la tète à quelque noble Napolitaine. — Premier acte : chez la courtisane. Celle-ci, informée de toute l'histoire d'Andreuccio et de sa famille, lui raconte un roman à dormir debout, d'où il ressort qu'elle serait une fille naturelle du père d'Andreuccio, jadis fixé h Palerme1; le bon jeune homme, qui ne s'attendait guère à se trouver ce soir-là chez sa sœur, tombe de son haut; mais elle est si exactement renseignée, qu'il est bien obligé de la croire! Il se voit invité à dîner, puis retenu à coucher, sous le prétexte

1. Il y a quelque similitude entre l'histoire qu'elle imagine et la naissance de Boccace à Paris.

charmant que les rues de Naples ne sont pas sûres le soir pour un étranger ! Le voici donc en toilette de nuit, et avant de se mettre au lit, il pousse une petite porte discrète... Mal lui en prend, car le plancher vermoulu, peut-être truqué, bascule sous son poids, et il est précipité dans une fosse infecte, ménagée entre deux maisons. — Deuxième acte : dans la rue. Andreuccio a réussi — dans quel état! — à escalader un mur et à retrouver la porte : il frappe, il appelle sa « sœur », il réclame sa bourse; au tapage, tout le quartier est en rumeur, les voisins prennent parti contre lui. Un grand diable barbu, à la voix de stentor, jusqu'alors demeuré dans la coulisse, se montre à la fenêtre de la belle, et le prend de très haut avec cet importun. A ce moment, quelques âmes compatissantes engagent Andreuccio à ne pas insister s'il veut sauver sa peau, et celui-ci s'éloigne, pleurnichant dans la nuit. Puis c'est la rencontre des malandrins qui se proposent de violer la sépulture de l'archevêque Filippo Minutolo, mort ce jour-là *, et qu'ils veulent dépouiller de ses bijoux, notamment de son précieux anneau orné d'un rubis; ils enrôlent le fluet Andreuccio, dans l'intention de l'insinuer dans le tombeau entr'ouvert — mais auparavant ils le descendent dans un puits, pour qu'il se lave, ce qui donne lieu à un épisode mouvementé, où le hasard provoque encore d'amusantes surprises. — Troisième acte : dans la chapelle Minutolo, au dôme. Les trôis'hommes soulèvent le lourd couvercle du sépulcre, et Andreuccio est condamné à s'y glisser, avec ordre de passer à ses complices d'abord l'anneau que l'archevêque porte au doigt, puis ses autres ornements; mais le Pérugin, instruit par l'ex-

1. Il mourut en 1301; voir B. Croce, La Nuvella di Andreuccio da Perugîa, Bari, 1911,

périence, s'empare de l'anneau et déclare avec insistance qu'il ne le trouve pas, si bien que les autres, se voyant joués, et craignant en outre d'être surpris, font tomber brusquement l'étai qui soutient le couvercle et laissent le jeune homme dans la tombe. Il y mourrait, sansfaute, si une nouvelle troupe, venue dans la même intention, ne le délivrait, subitement mise en déroute par la manifestation de ce vivant dans la sépulture. — Epilogue : de retour à son auberge, où l'hôtelier était fort inquiet de son absence prolongée, Andreuccio s'apprête à quitter Naples sur-le-champ, pour éviter de plus graves ennuis. Et voilà comment, venu de Pérouse à Naples avec cinq cents florins, qu'il se fit voler, le maquignon rentra chez lui ayant en poche un rubis d'une valeur égale.

A coté de ce merveilleux des aventures et des coups de théâtre provoqués par le hasard, il y a encore place, dans le Décaméron, pour une autre espèce de merveilleux, que l'on pourrait appeler celui des sentiments. Lorsque Boccace représente la vertu, sous toutes ses1 formes — chasteté, fidélité, désintéressement, esprit de sacrifice, — il en donne des exemples surhumains, presque miraculeux. Cette tendance à l'exagération se manifeste déjà dans plusieurs nouvelles d'un caractère f'hpvniprpgrfnp, pn r <>v«»inplf> dans le célèbre conte du Faucon (V, 9) l. Federico degli Alberighi est un modèle de courtois chevalier; or le premier devoir de l'amant parfait est de tout sacrifier joyeusement à celle qu'il aime, même sans rien obtenir en retour. Voilà pourquoi] Federico, épris d'une belle et honnête Florentine. Madonna Gio vanna, dissipe tout son patrimoine e]

1. Giro ïrabalza, Sludi sul Boccaccio, chap. sur les « Novelle dell Cnvalleria ».

fêtes, en banquets, en tournois, pour honorer sa dame, et d'ailleurs ne réussit pas à la toucher; elle devient veuve, mais se montre tout aussi intraitable. Or Federico, à force de prodigalités, s'est entièrement ruiné. Il se retire donc à la campagne, où il vit comme un paysan, n'ayant gardé de son ancienne splendeur qu'un faucon parfaitement dressé, son orgueil et sa joie : au reste, il ne regrette rien, et ne conserve dans son cœur aucune amertume. La belle veuve séjourne une partie de l'année aux champs, non loin de la retraite de Federico, en sorte que son fils, un garçonnet d'une dizaine d'années, prend un plaisir infini à voir chasser le merveilleux faucon du voisin. L'enfant tombe sérieusement malade, et la mère angoissée veille à son chevet, ne sachant que lui promettre pour le voir sourire et reprendre ses couleurs. Le petit demande alors le faucon de Federico; ce bel oiseau pourrait seul le guérir! Avec son intrépide égoïsme de mère, Giovanna ira demander ce sacrifice suprême à l'amant qu'elle a toujours rebuté; elle se rend donc chez lui, sous prétexte de lui faire une visite et, par une attention particulièrement délicate, elle le prie de vouloir bien, sans façon, partager son repas avec elle. Federico serait au comble de la joie s'il pouvait mieux recevoir sa belle; mais il n'a rien à lui offrir! Jamais encore il n'avait si cruellement senti sa détresse. Tandis qu'il se désespère, ses regards tombent sur le faucon, et son parti est vite pris : il tord le cou à l'oiseau et le met a la broche; ce sera un rôti digne de Madonna Giovanna. Lorsque celle-ci apprend quel est le gibier qu'elle vient de manger, elle est fort déçue, mais encore plus touchée; l'enfant meurt, et Giovanna ne refuse plus d'acquérir en Federico le \ modèle des époux.

La dixièm c j oui' n g e . consacrée aux actes de grande libéralité, renferme quelques exemples de vertu sublimej voici un amoureux éeonduit, qui a vu sa bien-aimée épouser un rival, et il ne cesse pas pour cela de l'aimer; elle meurt, et la nuit qui suit ses funérailles il réussit à ouvrir sa tombe, pour donner un baiser au moins à sa dépouille mortelle. Mais il croit sentir battre son cœur; il la tire du sépulcre, lui fait prodiguer des soins et la rappelle à la vie. La jeune femme était enceinte; elle met au monde un fils; et ramant chevaleresque rend loyalement à l'époux, au père, cette femme et cet enfant qu'il a arrachés pour un autre à la mort (X, 4)1. L'histoire de Tito et de Gisippo n'est pas un exemple moins extraordinaire de fidèle amitié : L'affection qui les unit est telle que Gisippo, sur le point de se marier, voyant que Tito est follement épris de sa fiancée, n'hésite pas à la lui céder. Plus tard, Gisippo exilé, pauvre, errant, se croit dédaigné par Tito, qui, en réalité ne l'a pas reconnu; il s'accuse alors d'un meurtre dont il est innocent, afin d'en finir au plus tôt avec la vie. Au moment où il marche au supplice, Tito le voit, le reconnaît et s'élance vers le juge pour déclarer que l'on exécute un innocent, car c'est lui, Tito, qui est le coupable. Après un ardent assaut de générosité qui laisse le magistrat fort perplexe, le véritable assassin, gagné par tant d'héroïsme, se dénonce à son tour, en sorte que les deux amis sont délivrés : Gisippo épousera la sœur de Tito, et les deux couples heureux ne se quitteront plus.

Ces exemples de vertu sublime sont pourtant peu de chose, en regard de la constance et de la résignation surhumaine de Griselda, la petite paysanne que, par

1. Voir ce qui a été dit, p. 2(JU-(J1, de la nouvelle X, 5, exemple non moins édifiant de désintéressement à répercussions successives.

un étrange caprice, le marquis de Saluées, Gualtieri, arrache à la hutte paternelle et à son troupeau, pour en faire sa femme (X. 10). Son idée est apparemment que, lui devant tout, Griselda sera l'esclave docile de sa volonté, c'est-à-dire la femme rêvée! Mais pour en être bien sûr, il la soumet à de longues et cruelles épreuves; ce n'est pas qu'elle lui donne le moindre motif d'inquiétude ou de mécontentement : elle est parfaite, au contraire, et ses sujets ne l'adorent pas moins que son mari. Après la naissance d'une fille, Gualtieri commence à la malmener, à lui reprocher sa basse naissance, déclarant que son peuple ne peut la supporter, et il lui enlève sa fille, en lui laissant croire qu'il l'a condamnée à mort. Quelques années plus tard naît un fils, à propos duquel recommencent les mêmes griefs et la même sinistre comédie. Griselda supporte tout avec une patience angélique, sans une plainte, en déclarant que son seigneur et maître a certainement raison d'agir comme il le fait. Ce n'est pas encore assez : Gualtieri feint d'avoir obtenu du pape la permission de répudier Griselda. et il la renvoie chez son père, en ne lui laissant que « la dot » qu'elle lui a apportée, comme il le dit avec une ironie pleine de délicatesse, c'est-à-dire rien du tout; Griselda demande seulement, et obtient, de garder une chemise, pour ne pas sortir toute nue de chez son époux. Alors Gualtieri parle de se remarier; la fiancée est choisie, et comme son arrivée est imminente, le marquis fait venir Griselda et la charge du rôle de femme de chambre au service de la nouvelle épousée : elle se soumet, sans murmurer, avec une déférence exemplaire ; seulement elle prend la liberté de recommandera Gualtieri de traiter sa seconde femme avec plus d'égards qu'il n'en a eu pour la première :

jeune comme elle l'est, et moins sévèrement élevée, elle n'y résisterait pas. Alors le noble marquis estime que cette charmante plaisanterie a suffisamment duré : la prétendue fiancée est la fille de Griselda, et son petit frère l'accompagne; Gualtieri a fait élever les deux enfants à Bologne, pour ménager cette bonne surprise à leur mère. Délicieuse attention! Si toute cette histoire avait le moindre bon sens, il faudrait admettre que, à ce coup, Griselda tombe morte de saisissement; il n'en est rien, et le lecteur se confirme dans l'idée que cette héroïne exemplaire est dépourvue de toute sensibilité : u. elle est aussi inhumaine, dans un autre genre, mais à un égal degré, que son stupide époux. Boccace assure qu'ils souffrent beaucoup l'un et l'autre; mais nous n'en croyons rien, car nous ne pouvons juger les gens que sur leurs paroles, leurs mines et leurs actes.

La pénétration psychologique du conteur s'est trouvée ici en défaut; il n'a pas senti que cette nouvelle n'était capable d'émouvoir que par les conflits intérieurs qui devraient déchirer le cœur de Griselda, et même celui de Gualtieri, dont il aurait fallu aussi mieux justifier la brutalité. Il s'est borné à reproduire, sans doute très fidèlement, un récit tout fait, dans lequel l'ascétisme médiéval avait exprimé naïvement son idéal de impatience et de soumission conjugale à l'usage de la femme, et de « sagesse » en ce qui concerne le mari — la sagesse consistant pour lui à ne pas accorder sa confiance sans de sérieuses garanties. Ave^J/ex^gémtion__ à hniuellc il était enclin. Boccaçe a forcé les traitSj rend ant l'une trop passive et F autre ridicule m en t odieux.: mais il faut se hâter de dire qu'il n'a pas pris cette aventure au sérieux. Pétrarque, qui l'a traduite en latin avec beaucoup plus de gravité, et en donnant à l'héroïne

le nom qui lui est resté de Grisélidis, a été certainement séduit par la portée morale du conte, et sou récit est devenu le point de départ de l'immense littérature où Grisélidis est présentée comme le modèle accompli, iAe « miroir » des femmes vertueuses. Buccane au contraire ne peut s'empêcher de sourire : il n'ignore pas que son__marqiiis est un simple^ imbécile, il le dit1, et il n'engage personne à suivre un pareil exemple. Une seule chose lui paraît louable en Gualtieri, c'est qu'au

v/début il ne veut pas se marier du tout. Puis, en guise de conclusion, Boccace observe qu'une vertu divine peut donc se trouver chez les plus humbles paysans, et qu'inversement des plus illustres lignées naissent des gens qui seraient bons tout au plus à garder les pourceaux, a Une autre femme, continue-t-il, se voyant jetée

f à la rue en chemise, n'aurait pas manqué de trouver quelqu'un qui lui aurait volontiers offert de quoi se vêtir richement, et le marquis ne l'aurait pas volé. » A la bonne heure! C'est plaisir d'entendre le 1angage dn bon sens. Sur ce point, Boccace est plus moderne que Pétrarque. Evidemment toute visée morale est absente^ de son récit; il ne s'est intéressé à cette aventure que comme à un conte bleu, comme aux actes de merveilleuse courtoisie par lesquels rivalisent Torello de Pavie et le sultan Saladin (X, 9), ou comme au jardin enchanté de Messer Ansaldo (X, 5) — • sans y croire.

Lorsque, au nom de Boccace, l'immense majorité du public rattache uniquement le souvenir du Décaméron,

1. « Vo ragionar d'un marohese, non cosa magnifie*?, ma matta bestialità » (préambule de la nouvelle).

oubliant ou ignorant les autres œuvres du conteur, cette injustice renferme pour tant une part d'incontestable vérité:

le Décaméron en effet, seul entre tous les écrits de Boccace, est eiiepre un livre vivant, un des plus vivants et des plus lus qu'ait produits le moyeu âge. recherché par ceux qui ne demandent à la lecture qu'un plaisir frivole, comme par les poètes, les artistes et les érudits, historiens ou philologues. Mais trop rarement ceux qui feuillettent par distraction ce livre léger se rendent compte à quel point il occupe une place éminente dans l'histoire de la littérature italienne. C 'essayée lui que s[est constitué, dans sa forme définitive, un genre dont la fortune a été immense dans toute l'Europe, la nouvelle ; avec lui encore, le parler de Florence et de l'Italie, élevé déjà par Dante et Pétrarque à la dignité de langue poétique, a manifesté sa souplesse et sa vertu expressive dans la prose, à tel point que l'on a coutume de dire que le Déca ///é/-on a fondé la prose italienne.

La nouvelle, récit de longueur variable, mais toujours de proportions limitées, où sont rapportés un bon mot, une anecdote piquante ou une aventure sentimentale, répondait à un goût inné des Toscans, tous bons diseurs, spirituels, avec une tendance très accentuée à la moquerie. Le Florentin anonyme qui, un demi-siècle avant le Décaméron, avait réuni en un bouquet une centaine d'historiettes, en les dédiant à ceux de ses contemporains qui voulaient briller en société1, témoignait par là même du succès que ces contes obtenaient, quand ils étaient habilement débités. Mais les récits du Novellino ne constituent que de très timides ébauches; les uns sont empruntés tels quels à des

1» Introduction du NoveUino.

traductions ou à des résumés de livres latins, provençaux ou français, et les autres se présentent comme de simples sommaires, dépourvus de tout développement, véritables squelettes de nouvelles; on y peut goûter la naïveté de certaines locutions archaïques, savoureuses et expressives dans leur concision, non un art conscient de son but et des moyens dont il dispose pour l'atteindre. Quand on passe du Novellino au Décajnéron, le contraste est presque aussi violent que, lorsque après avoir regardé un retable encore très byzantin de Giotto ou des Lorenzetti, au dessin noble et expressif, mais sec et sommaire, avec des figures qui ne réussissent pas à sortir de leurs gaines , on se place devant une somptueuse peinture vénitienne, où le pinceau magique d'un Titien a représenté de souriantes jeunes femmes, qui étalent complaisamment leur opulente beauté enveloppée de draperies chatoyantes, dans un cadre fastueux.

Avec Bpccace en effet, la nouvelle atteint toute sa plénitude, son ampleur et sa__yariété : ses imitateurs ne pourront plus enrichir le genre. Les sujets qu'il traite n'ont pas une grande portée; quelques-uns même sont insignifiants; mais il les épuise. S'agit-il d'une simple boutade? Il commence par situer la scène, en esquissant les interlocuteurs; puis il prépare, il amène la riposte piquante qui est sa raison d'être, et qu'il excelle à mettre en pleine valeur. Veut-il nous rapporter un bon tour? Nous -assistons à toute une comédie, adroitement machinée^-. Si Boccace conte une touchante histoire d'amour, il n'a garde d'omettre une seule des circonstances qu'il juge propres à éveiller notre sympathie en faveur des amants et à nous émouvoir. Il s'applique à satisfaire tour à tour l'imagination de ses lecteurs, leur

sensibilité, leur raison un peu terre à terre, leur goût de vérité et leur esprit pratique — car il s'adresse à un public éminemment réaliste. De là la précision avec laquelle il décrit, outre les objets, les usages, le décor et les accessoires, l'aspect extérieur de ses personnages, leurs mines et leurs gestes. Peu ou point d'analyses psychologiques : une moue expressive, un mot négligemment prononcé, une simple attitude suffisent pour nous renseigner sur les pensées ou les sentiments de tel ou tel, et non des protagonistes seulement, mais aussi des nombreux comparses qui défilent devant nous. Cet art est à la l'ois vif et copieux, très mouvementé, très touffu, et pourtant très clair. Il a ceci de particulier qu'il est à lui-même son propre but; il est entièrement désintéressé : eonter pour conter, pour se distraire et amuser ceux qui ont les mêmes dispositions optimistes, suffit à Boccace — bien différent en cela d'un Francesco da Barberino. son contemporain, qui aimait aussi conter, mais pour donner des exemples à l'appui de ses théories sur l'éducation des femmes. Peu capable de concevoir et de développer une longue action romanesque, sans qu'elle se dissolve en menus épisodes et sans que l'intérêt fléchisse, Boe ç açe a trouvé dans ces tableaux rapides, dans ces portraits lestement dessinés, dans ces dialogues comiques, dans ces drames de passion violente, où le dénouement suit immédiatement la crise, le genre de eomposition qui convenait le mieux à ses facultés créa-^ trices^celui qui en laissait le moins paraître les lacunes. La forme qu'il a donnée à la nouvelle, et qui était exactement taillée à sa mesure, s'est imposée, telle quelle, à ses innombrables imitateurs. Lorsqu'on s'étonne de la médiocrité des essais dramatiques de la Renaissance italienne, on doit se souvenir que le véritable théâtre

haijvette, -«■ Boccace, lu

de l'Italie, du xive au xvic siècle -r- théâtre tragique, romanesque et comique — est dans l'immense répertoire de ses contes, et en premier lieu dans le Décaméron.

Le style de Boccace imprime à ses nouvelles un caractère très particulier; il constitue un élément essentiel de son œuvre. Ce style a exercé sur les destinées de la prose italienne une influence qui dépasse de beaucoup l'importance du genre auquel le conteur l'a appliqué. Tout d'abord, on doit observer que l'auteur du Décaméron a rompu avec la tradition dn conte, en vers. étajhlje par certains poèmes lntins1 et. surtout par nos fabliaux, reprise plus tard avec tant d'esprit par La Fontaine, puis par Musset et par bien d'autres. Le vers français de huit ou dix syllabes, et surtout les vers libres, se prêtent excellemment à un badinage élégant, qui passe comme en se jouant du ton sentimental, voire attendri, à l'allusion grivoise. Mais à la nouvelle réaliste de Boccace, quj^avait besoin de tout dire, il fallait l'entière lji>erté de la prose, capable de s'adapter à toutes Jes situations, de prendre tous les tons, depuis l'élogiiençe^la plusémue jusqu'au langage du marché et des carrefours.

Au milieu du xive siècle, la prose italienne avait déjà une histoire. Les vieux « vulgarisateurs », comme Brunetto Latini, les premiers chroniqueurs, les compilateurs de traités religieux, de « Fiori », c'est-à-dire d'anecdotes et de pensées choisies, historiques, morales ou didactiques, offrent une copieuse matière à qui veut étudier la langue dans cette période primitive de la littérature; mais on peut à peine y discerner un style : 1 art en est absent, ou n'y apparaît que dans quelques

1. Voir ce qui a été dit ci-dessus, p. 234, de la Comœdia Lydiœ.

trouvailles, heureuses autant qu'inconscientes. Seul, Dante avait manié la prose avec son admirable sentiment de la forme, en vue de produire certains effets. Le récit qui, dans la Vita nuova, sert à commenter les poésies juvéniles inspirées par Béatrice, a une solennité, une noblesse, rehaussées de réminiscences bibliques, qui donnent à cette prose un caractère hiératique et mystérieux; rien ne pouvait être mieux approprié à l'expression de l'allégorie surhumaine que Dante voulait enfermer dans le personnage de sa dame : toutes les réalités d'ici-bas s'estompent dans une brume très blanche, mais impénétrable, taudis que le ciel s'entrouvre et retient seul l'attention du poète. Son style convient à merveille à cette ascension de l'âme ; ce n'est pas là que Boccace pouvait trouver son modèle. Il ne le trouvait pas davantage dans le Convivio, où Dante s'est appliqué à plier la langue vulgaire aux rigueurs du syllogisme et de tous les raisonnements scolastiques, pour faire généreusement part des trésors de sa science à ceux qui ne savaient pas le latin. Par un prodigieux effort, Dante a créé de toutes pièces une langue philosophique, et l'a échauffée, en maint endroit, par l'ardeur généreuse qu'il apportait à la recherche de la vérité; 'mais il fallait un instrument plus souple, plus varié, plus concret, plus coloré pour traduire tous les aspects de la vieALe conteur pouvait trouver des exemples plus utiles dans certains épisodes familiers, réalistes parfois jusqu'à la vulgarité, que Dante avait su faire alterner, dans la Divine Comédie, avec les inspirations les plus graves et les plus idéales. Mais surtout Boccace conforma son style à la conception qu'il avait lui-même de la prose, et dont ses œuvres juvéniles, du Filocolo à ÏAmeto et à la Fiàmmctta, présentent des ébauches successives.

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Cette conception est celle du style périodique, calqué sur la longue phrase oratoire des Latins, celle de Cicéron, et aussi celle de Tite Live, plus artificielle, dans les harangues que cet historien prête aux généraux avant la bataille, aux consuls ou aux tribuns sur le forum. Il était impossible que Boccace partit d'un point de vue plus éloigné de l'usage courant; aussi les premiers livres de son Filocolo sont-ils à peu près illisibles.

| Le Décaméron marque le moment où le classicisme de Boccace, s'allie, dans son style, au respect de la vérité,

/ à la simplicité, à la familiarité. La période oratoire subsiste comme base, comme cadre habituel, normal, de ce style, et elle est maniée avec une rare dextérité. Ce n'est pas que d'assez fréquentes anacoluthes n'y puissent être relevées; mais la pensée, toujours vive et alerte, marche devant le lecteur, le guide au milieu des méandres de la phrase, sans jamais lui permettre de s'y égarer. Dans les pesants replis de ces propositions

| enchevêtrées, il y a une àme lumineuse, et l'on y

Idécouvre aussi on ne sait quelle élasticité, grâce à laquelle la pensée rebondit toujours au moment où elle est sur le point d'échapper. C'est à propos de cette allure majestueuse de son style et de la complaisance avec laquelle Boccace le déroule en larges ondes aux reflets changeants, que se présente à l'esprit la comparaison avec la magnificence un peu lourde des draperies chères aux peintres vénitiens. Qu'il en fût redevable à son tempérament propre ou à son éducation, il est incontestable que Boccace avait un goût prononcé pour les formes de pensée et d'expression les plus raffinées, les plus fastueuses, les plus redondantes; on a finement ! remarqué que, chez lui, cette tendance à l'alexandrinisme s'unissait, contre toute attente, au plus pur réalisme,

au risque bien souvent d'étouffer celui-ci1; et l'on a dit encore, plus poétiquement, que ce style « étrange et hybride, issu de deux natures, avait le charme de la Sirène2 ».

Tout cela est fort judicieux; mais il faut relever une merveille plus surprenante encore de ce style; c'est que les longues périodes de Boccace sont peut-être l'instrument le mieux approprié à son réalisme minutieux. Le conteur éprouve le besoin, sinon de tout dire, du moins de préciser le plus grand nombre possible de détails, de circonstances, de menus incidents; c'est par cette accumulation de petits faits qu'il s'empare de notre imagination, nous impose la vision nette d'un tableau, d'une scène, et nous conduit où il veut. Or tous ces détails qui se juxtaposent, se complètent, s'enchaînent, et parfois se contredisent, sont emportés dans le large mouvement de sa période; chaque proposition, chaque incise vient ajouter sa pierre à l'édifice, et l'évocation semble s'accomplir d'elle-même graduellement, sûrement.

La période a pourtant ses défauts : Boccace prend trop volontiers pour de l'éloquence ce qui n'est que de la rhétorique; son effort oratoire est souvent disproportionné avec l'objet auquel il l'applique. Il est superflu de revenir sur certaines descriptions — notamment celle de la peste, dans l'Introduction de la première journée3 — où il \ a certes beaucoup de sincérité mais encore plus d'artifice. Le conteur prodigue aussi les discours, par lesquels ses personnages font leur apologie, c'est-à-dire généra-

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