Voir ci-dessus, p. 212 et suiv
lement celle des droits de l'amour1, et soutiennent avec passion, parfois avec subtilité, une thèse qui leur est chère. Les plus célèbres exemples de ces plaidoyers sont ceux que prononcent Ghismonda devant son père (IV, 1) et les deux incomparables amis Tito et Gisippo (X, 8). La fille du prince de Salerne expose en bel ordre, sans rien omettre, toutes les raisons qui obligeaient son père, s'il avait été sage, a la remarier, toutes celles qui l'autorisaient, elle, à prendre un amant, et enfin les arguments d'où il ressort que son choix ne pouvait être meilleur; la démonstration est complète, définitive; on n'y peut rien reprendre, sinon qu'elle est un peu verbeuse. Tancrède, qui se borne à admirer la « grandeur d'âme » de sa fille, pourrait s'étonner davantage de la trouver si rompue à tous les secrets de l'art oratoire. Les discours sont encore plus nombreux et plus longs dans la nouvelle des deux parfaits amis : il y a notamment une circonstance où Tito convoque dans un temple tous les parents de Gisippo et de celle qui est devenue sa femme, et leur tient une harangue pour leur prouver l'excellence du parti qu'il a pris, d'accord avec Gisippo, en se substituant à celui-ci comme époux de Sofronia ; c'est un remarquable exercice d'école, qui pourrait figurer dignement dans un supplément au recueil classique des Conciones. Par ces ornements, Boccace avait le sentiment qu'il donnait à sa nouvelle un caractère sublime, et ses contemporains, d'accord avec les générations qui se sont succédé pendant plusieurs siècles, ont partagé cette illusion. Les morceaux les plus vantés du Décamé ron, les plus lus. les plus imités, ont été précisément la description de la peste, les nouvelles de
t, 7)i Vf
1. Tedaldo degli Elisei (III, 7), Madonna Filippa (VI, 7), etc..
Ghismonda, de Tito et Gisippo, et de nombreux passages rédigés dans ce style. Il en est résulté pour la prose italienne un incontestable dommage; car, à cette dangereuse école, les écrivains ont contracté longtemps l'habitude d'enfler démesurément la voix, d'adapter la période oratoire aux sujets où elle n'avait que faire, et souvent de s'égarer clans un dédale d'incidentes inconsidérément accumulées. Comme il arrive fréquemment, ce qu'il y avait de factice dans le style de Boccace a été le plus admiré et le plus servilement reproduit.
Le Décaméron contenait cependant de meilleurs modèles : si Boccace avait su mettre de la vivacité et du mouvement dans les longues circonvolutions de ses phrases, il avait aussi, et plus souvent, traduit la vie par la reproduction immédiate du langage parlé. Le réalisme du style que Dante avait introduit dans ses tercets — vulgaire et grotesque avec Vanni Fncci ou les diables l, violent avec Filippo Argenti, bienveillant avec Ciacco2, familier et souriant avec Belacqua, affectueux avec Forese Donati, et nuancé de respect avec Brunetto Latini3, — Boccace le verse à pleines mains> dans le Décaméron : avec lui, le parler alerte, expressif, moqueur de Florence, frappe directement nos oreilles. Toutes les fois qu'il veut produire un effet plaisant,' dans un portrait, une situation, un dialogue, le conteur a recours aux formes les plus vives, les plus pittoresques, les plus rapides, les plus cinglantes du langage populaire, et il s'en sert en artiste, en virtuose
1. Pour Vanni Fucci, Enfer, 24-25, pour les diables, 21-22. Voir aussi une querelle entre damnés au chant 30.