Filippo Argenti au ch. 8 de VEnfer et Ciacco au ch
3. Belacqua est au Purgatoire, ch. 4, ainsi que Forese Donati, ch. 23-24, Brunetto Latini en Enfer, ch. îft;
même; car il en sent le comique mieux que personne. Le piquant de certains contes résulte presque uniquement de la dextérité avec laquelle Boccace sait jouer de cette corde; il en est ainsi, par exemple, pour le conte de Monna Belcolore et de son curé (VIII, 2) : quant au fond, c'est une aventure fort grossière; mais l'accumulation des expressions populaires les plus savoureuses, et d'ailleurs équivoques pour la plupart, qui se pressent d'un bout à l'autre de la nouvelle, aussi bien dans le récit et le portrait des personnages que dans le dialogue, en fait une des fantaisies les plus étincelantes du Décaméron, un véritable tour de force, pour ne pas dire un chef-d'œuvre. Ailleurs, ce grand artisan de périodes savamment arrondies nous donne une impayable parodie du style- amphigourique de certains prédicateurs populaires : la capucinade de frate Cipolla (VI, 10) est une page magistrale, à laquelle seul peut être comparé le comique verbal dont Rabelais a donné aussi des modèles achevés. Par cette claire conscience des effets qu'est capable de produire un usage judicieux de telle ou telle forme de style, Boccace se distingue, dès le premier regard, non seulement des prosateurs qui l'avaient précédé, mais encore d'un très aimable conteur florentin, qui appartient à la génération suivante : si Franco Sacchetti a écrit comme parlait le peuple au milieu duquel il vécut, c'est pour cette raison principale et suffisante qu'il n'a guère songé à écrire autrement qu'il ne parlait lui-même. C'est un charme de l'écouter, comme de se désaltérer à une source fraîche et babillarde, qui jaillit en pleine foret. Boccace, plus ingénieux, préfère amener dans un beau jardin l'eau de cette source, unie à celle de plusieurs autres dont il a reconnu que la saveur ou l'éclat étaient différents;
et pour mieux jouir de leur limpidité, il les répand industriellement en de larges bassins de marbres multicolores, où elles forment des jets d'eau et des cascades.
Malgré certaines illusions sur la noblesse du style et sur les artifices propres à atteindre le sublime. Boccace reste devant la postérité le premier prosateur italien qui ait possédé un sens exquis de la forme, considérée dans ses rapports avec l'effet d'émotion ou de gaité qu'il voulait obtenir. Cette primauté, il en est redevable à un rare ensemble de qualités et de circonstances heureuses : il avait reçu du ciel — et il se vantait de tenir de sa mère — une certaine distinction d'esprit, ces dons naturels que rien ne saurait remplacer. L'expérience de la vie développa en lui une intelligence profonde de la passion, jointe à une aptitude exceptionnelle à saisir les côtés plaisants des choses et les ridicules de l'humanité. Grâce au zèle infatigable avec lequel il étudia, interrogea les grands maîtres de l'antiquité, cherchant à leur arracher le secret de leur harmonie, de leur équilibre et de leur élégance expressive, il ne cessa pas, jusqu'à sa maturité, d'affiner et d'enrichir ses qualités personnelles. Enfin, ayant eu le privilège d'être élevé en Toscane, il mania l'idiome de Florence avec une aisance et une malice dont ses séjours à Naples et en Romagne ne purent que lui faire mieux sentir le prix; car au milieu de sociétés moins favorisées sous le rapport du dialecte, il avait pu mesurer l'effet produit par sa parole ironique et mordante, ou au contraire éloquente et passionnée. Sans doute, cette expérience éveilla en lui un sens alors nouveau de la virtuosité dans le style, auquel le Décaméron doit, pour une large part, sa célébrité et son charme. Aucune
œuvre ne vérifie mieux le jugement classique d'après lequel l'immortalité n'appartient qu'aux livres bien écrits; aussi n'y a-t-il rien d'exagéré dans l'opinion, communément répandue, qui représente Boccace comme le père de la prose italienne.