CHAPITRE IV
Une lettre adressée par Bocoace à son compatriote Zanobi da Strada, le 13 avril 1353, nous aide à soulever un coin du voile où se dissimule la vie du conteur au moment même où il achevait d'écrire son chefd'œuvre. L'authenticité de cette lettre, jadis objet de très vives discussions, doit être tenue pour définitivement établie * ; il ne reste qu'à en extraire les renseignements qu'elle peut nous fournir.
1. Il s'agit de la lettre Longum tempus effluxit (Corazzini, p. 33), que son premier éditeur, S. Ciampi, et A. Hortis ont tenue pour authentique, tandis que M. Landau et G. Kœrting la rejetaient formellement. La discussion a été compliquée du fait que S. Ciampi, et, beaucoup plus récemment, F. Macri-Leone (Giornale storico, t. X), ont soutenu que le ms. d'où elle est tirée est un autographe de Boccace (Florence, Bibl. Nat., II, II, 327). F. Macri-Leone a victorieusement démontré que tout dans ce manuscrit reflétait les préoccupations et les pensées de notre auteur entre 1350 et 1360; il lui a sûrement appartenu, et ainsi l'authenticité de la lettre ne peut faire de doute. Quant à être écrit de sa main, c'est une autre question; en 1893, lorsque j'eus à m'occuper des autographes de Boccace conservés à la Laurentienne, je me refusai
Désireux de perpétuer à Naples, sous le règne de Jeanne et de Louis de Tarente, les traditions du vieux roi Robert, protecteur des bonnes lettres et des poètes, le sénéchal Niccolo Acciaiuoli se préoccupa d'attirer à la cour de ses maîtres les hommes les plus illustres du temps : il fit sans aucun doute des ouvertures à Pétrarque *, invita certainement Boccace, et ne réussit à attirer que Zanobi da Strada. Fils d'un grammairien florentin, sous la direction duquel on a supposé que l'auteur du Décaméi^on avait fait ses premières études2, Zanobi exerça pendant de longues années la profession paternelle; il fut au nombre des admirateurs qui, en 1350, accueillirent avec empressement Pétrarque, lors de son passage à Florence, et le Ie* avril 1352, le poète lauréat lui écrivait d'Avignon3, à la prière d'Acciaiuoli, pour lui conseiller de renoncer à sa médiocre carrière de maître d'école, et de se rendre à la cour de Naples, où l'attendaient de plus grands profits et des honneurs plus certains ; Zanobi se laissa convaincre et quitta Florence sans retard. C'est dans ces circonstances que Boccace lui écrivit au printemps suivant. Avec la rude franchise dont il a donné plus d'une preuve, il épancha dans sa lettre, sans se contraindre, le flot de mauvaise humeur qui débordait de son cœur aigri.
Ses premiers mots sont empreints d'une amère ironie:
nettement à reconnaître l'écriture du conteur dans ce manuscrit. A vingt ans de distance, après nouvel examen, je maintiens mes anciennes conclusions, tout en reconnaissant la main de Boccace dans quelques notes marginales (p. 20-23 de l'ancienne pagination, puis 29-31, 34, 37, 49, etc.); c'est-à-dire que le manuscrit, compilé sous les yeux de Boccace et pour son usage, offre les plus solides garanties d'authenticité pour la lettre à Zanobi qu'il contient.
1. Ep. Faut., XV, 8; cette lettre est datée de Vaucluse, 24 avril (certainement 1352).