‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 114 sur 199 · Ep. Fam., XII · texte numérisé non relu

Ep. Fam., XII

« Il y a longtemps que nous ne nous sommes écrit l'un à l'autre; je ne sais si j'en dois accuser ta grandeur qui, je le vois, dédaigne ma petitesse, ou mon étourderie trop peu attentive à ce qui réclame tous mes soins1; mais enfin, une circonstance s'est produite qui m'a obligé, presque malgré moi, à prendre la plume...; je te prie de vouloir bien me lire patiemment jusqu'au bout, si absorbé que tu sois, comme je l'imagine, par les conseils royaux. » La circonstance invoquée ici est la mort de Lorenzo, fils aîné de Niccolo Acciaiuoli, brillant chevalier, espoir et orgueil de son père, dont le corps avait été ramené de Naples à Florence et enseveli, le 7 avril 1353, à la Chartreuse du Val d'Ema, fondée par Niccolo, au milieu d'un concours dépeuple et avec un cérémonial inaccoutumés2. Boccace avait été bouleversé par cette mort qui fut, pour les Florentins, une espèce de deuil public : il pleura comme il ne se souvenait pas de l'avoir jamais fait, même lorsqu'il avait perdu ses plus chers amis ou ses proches. Et en même temps, il n'apprit pas sans surprise avec quel incroyable stoïcisme Niccolô, alors absent de Naples, avait reçu ce coup terrible, sans verser une larme : il n'ignorait pas que son fils fût mortel, et sa volonté était qu'on ne lui en parlât pas davantage3. Dans cette résignation trop rapide, Boccace crut reconnaître une

1. Le texte prête à l'amphibologie : « an dementiam meam modicum curanda curantem »; on pourrait interpréter : ou ma sottise prompte à s'inquiéter de ce qui n'en vaut pas la peine.

2. La lettre de Boccace contient une description de ces funérailles qui, d'après Matteo Villani, coûtèrent plus de 5 000 florins; voir S. Giampi, Monumenll, p. 36, et aussi Giuseppe Conti, Fatti c aneddoti di storia fiorentina (chap. ix, la morte di Lorenzo Acciaiuoli), 1902; ce dernier place la mort de Lorenzo Acciaiuoli en 1354, évidemment par erreur.

3. Outre la lettre de Boccace, voir la chronique de Matteo Villani (III, 63), et la vie d'Acciaiuoli par M. Palmieri (dans ]Vfuratori, lier. Ual, Script., t. XIII),

odieuse dureté; et, comparant cette insensibilité avec la douleur que lui-même n'avait pas su contenir, il se souvint qu'autrefois Acciaiuoli avait plaisanté son ami Boccace sur l'humeur facile avec laquelle il était enclin à prendre la vie par son meilleur côté : ne lavait-il pas surnommé un jour « Joannes tranquillitatum », l'ami de ses aises? C'était bien à lui vraiment de le prendre sur ce ton gouailleur avec ceux qui avaient le cœur moins sec, et d'insulter un ami de vieille date, dont la sympathie n'avait jamais trahi Acciaiuoli dans ses épreuves1! « Ami de ses aises », lui qui avait toujours eu de si justes raisons pour se regarder comme l'ennemi et la victime de la fortune2? lui qui était pauvre, alors que d'autres, plus habiles courtisans, joignaient les honneurs aux richesses? Boccace entra dans une grande colère, et dès la semaine qui suivit les funérailles de Lorenzo Acciaiuoli, il décocha contre le grand sénéchal et contre son protégé Zanobi cette lettre du 13 avril, toute hérissée de pointes, dont l'ironie prolongée, un peu lourde, dépasse la mesure d'un simple badinage : on y sent du dépit. C'est un frappant exemple de la sus-

1. Boccace rappelle la période agitée de la vie de Niccolô où celui-ci partagea l'exil et les dangers de Louis de Tarente, et aussi la tentative d'assassinat dont il avait été victime en juin 1350 (Tanfani, p. 78), pour affirmer que son amitié n'avait pas fléchi. — S. Ciampi, auquel Gorazzini a emprunté la traduction de cette lettre, s'est étrangement mépris en rapportant à Boccace ces épreuves, cet exil et cette blessure, faute d'avoir rapproché les mots « Quid adversus me.... potuerint ». Il est vrai que la phrase de Boccace est maladroite.

2. Boccace se désigne comme « inimicus fortunae « et « inimico délia fortuna >. dans deux lettres (Gorazzini, p. 457 et p. 18), la dernière adressée à N. Acciaiuoli) ; voir ci-dessus, p. loi et suiv. On s'est demandé à quel moment N. Acciaiuoli avait appelé Boccace « Joannes tranquillitatum » en présence de Zanobi ; on ne voit pas qu'ils se soient trouvés réunis après 1341-42, à Florence. La boutade remontait donc assez loin : ce fut seulement la mort de Lorenzo et la surprenante insensibilité de ce père qui provoqua l'indignation de Boccace et lui fit sentir l'impertinence d'un qualificatif, dont il avait sans doute ri en son temps.

ceptibilité du conteur et de l'impétuosité avec laquelle il s'abandonnait aux impressions très vives et aux mouvements soudains de sa nature passionnée. Dans aucune circonstance connue, Boccace ne donne lieu de penser qu'il eût la rancune tenace, bien loin de là; mais dès qu'il se sentait piqué, il réagissait avec violence, puis, sa colère une fois exhalée, il se dégonflait aussitôt.

Il y a d'ailleurs dans sa lettre à Zanobi un sentiment très ferme et très juste de sa dignité : « Pauvre, dit-il, je vis pour moi-même; riche et haut placé, il me faudrait vivre pour les autres. Dans la compagnie des quelques livres qui m'entourent, j'éprouve plus de joie que n'en connaissent tous tes princes en ceignant la couronne. » Voilà un trait de la physionomie de Boccace qu'il faut retenir, car il s'accusera de plus en plus avec les années; en 1353 il se dessinait seulement depuis peu. « Ces paroles, écrit-ii à Zanobi, te surprendront peut-être, car elles démentent d'autres propos que tu m'as entendu tenir; mais tout ce que j'ai pu dire à ce sujet ne répondait pas ii mon vrai sentiment. » Maintenant donc son parti est pris ; mais combien on sent qu'il a de peine à s'y résigner ! Sollicité par Acciaiuoli de se rendre à Naples, il déclare qu'il n'ira pas, car il ne veut à aucun prix qu'on puisse dire qu'il recherche ses aises : « Je ne reverrai pas le royaume d'Ausonie aussi longtemps que durera la toute-puissance de ton grand homme1! » Boccace sur ce point, ne se tint pas parole; car vaincu parles instances d'Acciaiuoli, il finit par céder àlatenta-

1. A la fin de la lettre il dit encore : « Mon désir et mon projet étaient d'aller vous rejoindre à Naples l'été prochain, toi, ton maître et mon évèque vénéré (Angelo Acciaiuoli); mais pour ne pas m'entendre traiter d'ami de mes aises je crois bien que j'y renoncerai. »

tion, en 1362, mais pour regretter amèrement sa faiblesse *.

En attendant, il restait à Florence, où son temps était partagé « comme de coutume, mais plus qu'il ne l'eût voulu, entre ses affaires privées et ses devoirs publics ». D'ailleurs un vent de folie lui paraissait souffler sur les chefs et les conseils de cette ville; il approuvait un poème que Zanobi avait composé contre les Florentins, et ajoutait : « L'envie qui dévore tout et une soif féroce de richesses n'ont laissé à notre Sénat aucun sentiment de bonté, de justice, de loyauté, de sagesse... Si dans l'avenir je dois encore voyager, je crois que je me donnerai pour citoyen de Certaldo, plutôt que de Florence! » Cependant, fortifié par la lecture de Sénèque, il avait, depuis le départ de Zanobi, organisé sa vie assez agréablement en compagnie de la Pauvreté : « Mais, con-* tinue-t-il, voici que la très légère brise d'une Fortune meilleure vient tout à coup de rompre notre association, pour me rejeter dans les liens dont je m'étais dégagé... )> Ce sourire de la Fortune qui arrachait Boccace à sa pauvre

1. Voir ci-après p. 371 et suiy. — J'ai soutenu jadis (Giornale sion'co, XXVIII, p. 156), que l'églogue VIII de Boccace, violente satire d'Acciaiuoli, se rapportait non à la désillusion de 1362, mais à un projet antérieur d'établissement à Naples, projet qui reçut peut-être un commencement d'exécution, et se placerait en 1355; mon point de vue a été admis par E. Garrara (Poesia pastorale, p. 115). F. Torraca a renversé toute cette chronologie (Per la biogr. di G. Doccaccio, p. 159 et suiv.). Plusieurs de ses arguments donnent à réfléchir, et je ne puis les discuter ici. Une chose qu'il n'explique pourtant pas, c'est comment, entre l'églogue VII, dont la scène se date : début de 1355, et la IXe, qui nous reporte après le mois de mai 1355, l'une et l'autre relatives au passage de l'empereur Charles IV de Bavière par Pise, avant et après son couronnement à Rome, Boccace aurait intercalé l'églogue VIII, d'une inspiration entièrement différente, s'il les avait toutes écrites sept ou huit ans plus tard? La seule justification possible de ce classement me paraît toujours à chercher dans l'ordre où ces églogues furent écrites, au fur et à mesure des événements. Je n'exclus donc pas que vers 1355 Boccace ait été sur le point d'aller s'établir à Naples,

et studieuse solitude doit apparemment s'entendre de quelque fonction publique, qu'il acceptait en maugréant, seulement à cause du mince profit qu'il en tirait; mais nous n'en savons pas davantage1.

Est-ce pour s'acquitter d'une mission de ce genre qu'il se rendait à Ravenne au mois de juillet suivant afin de « faire visite » au « seigneur de cette ville »? Nous l'ignorons; mais le renseignement est fourni par une importante lettre qu'il adressait de Ravenne à Pétrarque le 18 juillet 1353. On y trouve un nouvel exemple de la brusquerie dont Boccace était capable, même avec le plus admiré, le plus respecté de ses amis.

Pétrarque avait définitivement dit adieu à la fontaine de Yaucluse : en franchissant les Alpes au col du Mont- Genèvre, en mai 1353, il avait adressé à l'Italie un salut passionné, où vibre l'émotion du patriote, qui, élevé dans l'exil, y a conquis peu à peu la claire conscience de sa nationalité :

Salve pulcra parens ; terrarum gloria salve 2 !

Mais lorsqu'il quitta la Provence, il était encore indécis quant à la résidence où il se fixerait3. En passant par Milan, il se laissa retenir par Giovanni Visconti, archevêque et seigneur de cette ville4, et y résida habituellement pendant huit ans, objet constant des faveurs les plus flatteuses de Giovanni Visconti, puis de ses neveux Galeazzo, Bernabô, Matteo. Pour beaucoup d'Italiens, et en parti-

1. Pour deux mois (janv.-fév. 1351) d'oifice de « Gamerlingo », il avait touché 16 florins (Giorn. storico, t. XXXI, p. 355-587), environ 750 fr.

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