‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 117 sur 199 · Indignatio commissi facinoris »; « scelus hoc · texte numérisé non relu

Indignatio commissi facinoris »; « scelus hoc

3. « Ego nihil aliud nosco quam erubescere et opus suum (Petrarcae) damnare, et Virgilianum illud aut coram aut secum cantare : Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra famés? » (Ibid., p. 51).

un honneur pour eux bien plus que pour lui-même. Les explications que le poète fournit à divers amis se ramènent en fin de compte à cela : il donnait plus qu'il ne recevait1. Nous ne possédons malheureusement pas la réponse qu'il fit à Boccace 2 ; mais il est vraiment honorable pour leur amitié qu'elle ait résisté à cette bourrasque. Pétrarque fournit ainsi la preuve qu'il n'était pas susceptible à l'excès, et d'autre part Boccace, le premier mouvement de colère passé, revint, peut-être un peu contrit, à des sentiments plus indulgents : dès le mois d'octobre il était apaisé3. En attendant qu'il rendit visite à son ami, en 1359, dans le repaire même du tyran, il redoublait à son égard d'attentions affectueuses : en 1355 il lui offrait un traité de saint Augustin sur les Psaumes, puis diverses œuvres de Cicéron et de Varron, ces dernières copiées de sa main4, et Pétrarque était très sensible à ces cadeaux de son ami, qu'il savait pauvre. Il semble que l'année 1355 ait apporté des soucis graves et diverses causes de mécontentement à Boccace; mais la lettre de Pétrarque qui en a conservé le reflet5

1. Ep. Fam., XVI, 12 : « Dum enim scrupulosius quœrerem quid ex me vellet, cum ad nihil eorum quibus egere videtur aptus essem aut dispositus, nihil ex me velle respondit nisi prœsentiam meam solam qua se suumque dominium crederet honestari. »

2. Bien entendu la lettre Sert. VI, 2, postérieure de douze ans, ne peut être cette réponse, bien que les idées qu'y exprime Pétrarque se rapportent au même ordre d'idées ; on peut supposer qu'en 1353 il riposta avec viYacité, et que pour ce motif il supprima cette lettre.

3. Voir la charmante lettre XI de Fr. Nelli (H. Gochin, p. 194) qui nous montre un groupe d'amis réunis chez Nelli (Boccace est du nombre), occupés à lire et à commenter avec une joie mêlée d'admiration les dernières lettres reçues de Pétrarque.

4. Le manuscrit de saint Augustin, aujourd'hui conservé à Paris, porte la mention autographe que Pétrarque le reçut à Milan le 10 avril 1355 (voir P. de Nolhac, thèse latine, p. 17). Les lettres Fam. XVIII, 3 et 4 se rapportent à ces deux cadeaux.

5. Ep. Fam., XVIII, 15, du 20 décembre, évidemment 4e l» même année que les lettres 3 et 4,

est malheureusement peu explicite. On y voit que le conteur supportait avec impatience d'être traité de poète : « Tu t'emportes, lui écrit son ami, parce que dans mes lettres je t'appelle poète. Voilà qui est surprenant! Tu as voulu être poète, et maintenant tu en refuses le titre, alors que tant d'autres, sans y avoir aucun droit, brûlent de s'en parer! » Ces expressions, et l'allusion que Pétrarque fait ensuite au symbolique feuillage du laurier, semblent se rapporter au couronnement que l'empereur Charles IV, sur les instances d'Acciaiuoli, accorda au médiocre Zanobi da Strada, le 15 mai 1355, à Pise; mais quant à conclure de là que Boccace conçut de cet honneur, immérité à ses yeux1, un dépit qui lui faisait rejeter le nom de poète, c'est vouloir tirer du texte plus qu'il ne contient2. Si quelqu'un, dans l'occurrence, se sentit piqué, ce fut Pétrarque, qui vit dans ce couronnement une parodie peu convenable du sien. Il semble donc plus probable que Boccace refusait le nom de poète simplement parce qu'il arrivait alors à la conviction que seule la poésie latine est vraiment digne des honneurs du laurier; or, sur ce point, il avait conscience d'être très inférieur à son grand ami. Son églogue XII (Sapho), qui paraît dater de ce temps, se rapporte précisément à ces préoccupations : il était résolu à cultiver les muses latines, à l'exemple de son maître3. D'ailleurs, durant l'été de cette même année, Boccace

1. Il le dit nettement, mais sans la moindre récrimination, dans sa lettre à Jacopo Pizzingbe, de seize ans postérieure (Corazzini, p. 196).

2. Voir la note de Fracassetti {Lett. faut, eolgarizzate, t. III, p. 11-12).

3. Calliope y dit : « Non ego te vidi pridem vulgare canentem In triviis carmen, misero plaudente popello? » Et Aristée (Boccace) répond : « Vidisti fateor; non omnibus omnia semper Sunt animo; puero carmen vulgare placebat,... ast nunc Altior est œtas, alios quœ monstrat amores «. Toute Téglogue est inspirée par une profonde admiration pour Pétrarque,

fut atteint d'une sérieuse maladie, longuement rappelée dans l'épître en vers latins qu'il adressa en novembre à Zanobi da Strada x : des accès de fièvre répétés firent voir de près an conteur alarmé les sombres portes de la mort 2. Enfin il en réchappa, mais il avait eu une belle peur! 3 Peut-être faut-il voir une allusion à ces inquiétudes dans quelques phrases de la lettre que lui écrivait Pétrarque en décembre : « Des nombreuses lettres que tu m'as écrites en ces derniers temps, il ressort que ton cœur est troublé; j'en suis surpris, indigné, affligé. Qui peut, je te prie, agiter ton âme, dont l'étude, l'art, la nature forment, pour ainsi dire, les bases inébranlables?... » Cependant certaines expressions, obscures pour nous, parce qu'elles répondent à une lettre perdue, font penser à d'autres soucis : « J'ai lu, continue Pétrarque, ce que tu dis de Syracuse, et j'ai reconnu Denys; mais quoi? Que dirais-tu si la mort fondait sur toi, ou le malheur, l'exil, la prison, la pauvreté? Ce sont les coups ordinaires de la fortune; comment pourraient-ils atteindre la citadelle imprenable de ton cœur, si tu n'ouvrais toi-même la porte à l'ennemi? Il est vrai que ce sont là des conseils plus faciles à donner qu'à suivre. » Ces paroles énigmatiques peuvent

1. Publiée par Carlo Frati, Propugnatore, 1888 (parle II, p. 44 et suiv.) ; les expressions amicales dont se sert Boccace à l'égard de Zanobi, même si l'on y perçoit une nuance d'ironie, permettent d'exclure toute idée de brouille entre les deux Florentins, même après le couronnement du second.

2. Vers 13 et suiv. : « Mihi, care, labor fuit alter iniquus Jamdudum dum saeva canis injuncta leoni Stella malum finiret iter : stetit obvia febris Incauto mihi dura nimis, nil taie timenti; Gum qua per menses luctatus ad omnia vires Exposui.... »

3. Vers 25 et suiv. : « Et cecidi, victusque fere irremeabile limen Usque adii mortis : saevus sed «terruit horror Ingentis baratri.... Expavi, traxique pedem, vestigia flectens, Ut potui, et cœlo rediens, viresque resumpsi Inde novas... ».

se rapporter à des préoccupations, soit politiques, soit morales, que Boccace avait manifestées à Pétrarque. Il était assez dans leurs habitudes de dissimuler sous des allégories les événements et les personnages contemporains : la lettre de Boccace à son ami sur sa résidence à Milan est pleine de ces allusions déguisées \ Lorsque, pendant l'été ou l'automne de 1355, il parlait à Pétrarque de Syracuse et de Denys le tyran, avait-il en vue quelque épisode de la politique de Florence, soit dans ses discordes perpétuellement renaissantes, soit dans ses relations avec Charles IV 2?

Ce que l'on sait des fonctions publiques dont s'acquitta le conteur à cette époque n'éclaire d'ailleurs nullement ce mystère : en mai et juin 1354, il s'était rendu à Avignon auprès d'Innocent VI, avec ordre de sonder les desseins du pontife au sujet de la venue prochaine de Charles IV en Italie : l'empereur venait-il avec l'assentiment du pape? Dans ce cas, les ambassadeurs (à Boccace était adjoint en sous-ordre Bernardo Cambi) devaient supplier Innocent VI de prendre sous sa protection Florence, toujours dévouée au Saint-Siège. Le pape répondrait-il qu'il ne savait rien de la venue de l'empereur et interrogerait-il les ambassadeurs sur les

1. L'Italie y est désignée sous le nom d'Amaryllis; le pape s'y appelle Pan, l'empereur Daphnis, l'évêque Visconti JEgon, et ainsi du reste.

2. Il ne me paraît pas possible d'affirmer quoi que ce soit à cet égard; les discordes des Albizzi et des Ricci, à partir de 1353, n'ont pas eu toute la gravité que leur attribue Machiavel (cf. G. Capponi, Storia délia Repubblica dl Firenze, 1. III, c. VI). Quant au traité signé entre Florence et Charles IV en 1355, quoique avantageux à bien des égards, il est certain qu'il fut mal accueilli par une grande partie de la population florentine, notamment dans la bourgeoisie, dont Boccace partageait les sentiments. Toutes les exagérations dont il était capable n'expliqueraient pourtant pas qu'il ait pu comparer la situation de Florence avec celle de Syracuse sous la tyrannie de Denys (dont il traite au livre IV de son De Casibus virorum illustrium, commencé vers ce temps).

intentions de Florence? Ceux-ci avaient ordre de répondre que, sur ce point, ils ne pouvaient rien dire, étant simplement chargés de s'informer des volontés du souverain pontife; de toute façon. Boccace et Cambi devaient faire diligence. Leur mission, d'abord limitée à quarante-cinq jours, se prolongea jusqu'à la fin de juin, et n'apporta aucun éclaircissement appréciable aux Florentins *. Aussitôt après, Boccace, accompagné du même B. Cambi, dut repartir pour Certaldo, apparemment dans le but d'y organiser une résistance éventuelle au passage de bandes de pillards commandées par fra Moriale, qui dévastaient la région, mais qui épargnèrent- le berceau de la famille du conteur 2. Enfin, pendant quatre mois, du 1er mai au 31 août 1355, il fit partie d'une commission chargée de relever les absences parmi les soldats des milices à la solde de la commune 3. On a vu qu'il n'acceptait ces fonctions, peu en harmonie avec ses goûts, qu'en raison du médiocre bénéfice qu'elles lui procuraient4. Il semble en outre, mais nous ignorons dans quelles conditions et dans quel but, qu'il fit à Ravcnne un nouveau voyage peu après cette date, entre 1356 et 1359 5.

1. Les documents relatifs à cette ambassade ont été publiés par G. Ganestrini (Arch. stor. ilal., appendice, vol. VII (1849), n° 24, p. 349), A. Horlis (Boccaccio ambasciatorc in Avignone, p. 14), V. Crescini (Contribuio, p. 259) et G. Gerôla (Giorn. siorico, t. XXXII, p. 350).

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