God. Laur. XXIX, 8, f
profane1. An reste, il suffit d'ouvrir le Décaméron pour s'assurer que tout le zèle avec lequel Boccace s'y appliquait à plaire aux femmes ne l'empêchait pas d'entretenir peu d'illusions sur leur vertu; seulement leurs défaillances et leurs roueries lui paraissaient alors les plus plaisantes du monde. Son indulgence était au fond fort méprisante : le moyen de se fâcher contre ces délicieuses poupées qui, à défaut de cervelle et de cœur, ont l'art de jouer si magistralement une impayable comédie? Il ne s'avisa de trouver la farce moins gaie que du jour où il lui sembla qu'il en faisait les frais. Alors il comprit toute l'incommodité de ce sexe pervers : sa dignité d'homme, la dignité même des Muses qu'il adorait lui parurent compromises; et il cessa de rire.
Tel est exactement l'intervalle qui sépare le misogynisme indulgent et railleur du Décaméron et l'invective passionnée du Corbaccio : une expénënoe personnelle a rendu Boccace moraliste, et avant de s'attaquer directement à la victime particulière qu'il a surtout à cœur d'atteindre, il enfle la voix pour condamner d'abord l'amour et les femmes en général 2. Cet enseignement moral, comme on le voit, n'est encore que le développement d'une idée épicurienne : le sage, le lettré, doit fuir tout ce qui risque de troubler sa quiétude et d'assombrir sa sérénité. Mais voici que, dans le Corbaccio, apparaît quelque chose de plus : on y perçoit un écho, informe si l'on veut, et presque dérisoire, caractéristique pourtant, de préoccupations religieuses grâce
1. En voici quelques spécimens : « Crede ratem ventis, animuin ne crede puellis, Namque est feminea tutior unda fide. — Femina nulla bonast, vel si bona contigit ulla, Nescio quo pacto res mala factabona. — Femina vas demonum, rosa fetens, dulce venenum, Semper prona rei quœ prohibetur ei. » Etc....
auxquelles l'an ti féminisme de Boccace fait mine de se rattacher à la tradition ascétique.
Le ton de gravité sur lequel l'auteur débute, et sur lequel il conclut, n'est ni une simple convention ni un badinage renouvelé du Décaméron1. Ici la fiction même, qui sert de support à la satire, est l'affranchissement d'une âme pécheresse : Boccace s'est égaré dans le labyrinthe d'Amour; l'ombre d'un élu, encore retenu dans les peines temporaires du Purgatoire, est dépêchée vers lui par l'infinie miséricorde divine, grâce à l'intercession de la compatissante Vierge Marie. Bien qu'il s'en reconnaisse très indigne, le pécheur contrit n'est pas trop surpris de ce double secours, car il n'a jamais désespéré ni de l'une ni de l'autre : même dans ses plus grandes folies, il n'a jamais cessé de mettre sa confiance en Marie *, aussi accueille-t-il avec reconnaissance les leçons de ce sauveur qui lui fait sonder les abîmes de son péché. A la fin Boccace. désireux de hâter son pardon, demande à l'Esprit quelle satisfaction et quelle pénitence lui sont imposées : « Il suffit, répond son conseiller céleste, que tu haïsses ce que tu as indûment aimé, et que tu révèles publiquement les vérités que tu as obtenu de connaître; qui sait si celle que tu noirciras ainsi ne sera pas, du même coup, touchée de repentir? » Et Boccace promet d'obéir au plus tôt à cette injonction. C'est ainsi que Cacciaguida disait à Dante : « Raconte au inonde toute ta vision, et si le premier goût en doit être amer, elle déposera dans les cœurs une
1. On se rappelle le début du Proemio : « Umana cosa è aver compassione degli alfliti.... » et les dernières phrases du livre : « ... tempo è da por fine aile parole, Colui ringraziando che, dopo si lunga fatica, col suo aiuto, n' ha al disiderato fine condotto. »
salutaire nourriture ! * » Nulle part, dans une œuvre de Boccace, le souvenir de la pensée dantesque n'est plus manifeste que dans ce dessein du Corbaccio.
Le point délicat est de savoir dans quelle mesure l'auteur était sincère en s'exprimant de la sorte; il y a un tel contraste entre l'intention édifiante, ainsi proclamée, et le réalisme des peintures, souvent obscènes, qui forment la trame du livre, qu'un certain doute est permis. Doit-on aller jusqu'à taxer Boccace d'hypocrisie, pour avoir enveloppé de pieux dehors une œuvre de pure vengeance et d'animosité personnelle2? Pareille interprétation n'est possible que si l'on se croit autorisé à tenir le Corbaccio pour une invective cynique contre les femmes, due à la plume du plus impertinent des conteurs. Mais si l'on se souvient que sa composition se place à une époque critique de la vie de l'auteur, à un moment où ses préoccupations prenaient un tour plus grave, voire même chagrin3, on s'abstiendra de tout jugement précipité. Rien en somme ne permet de suspecter la bonne foi de Boccace; et quant au contraste entre l'intention pieuse et la grossièreté de l'exécution, en plusieurs parties, si choquant qu'il soit aux yeux des modernes, il était assez fréquent au moyen âge, et l'on ne s'en formalisait guère : le fait que l'Eglise n'a jamais mis le Corbaccio à l'index montre assez que le livre ne passait pas pour irrévérencieux.
Il reste donc simplement que le christianisme affiché par Boccace est en contradiction flagrante avec les pas-