‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 126 sur 199 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p

2. La Fortune un jour rencontre la Pauvreté assise à un carrefour, et la raille sans pitié; la Pauvreté riposte et provoque la Fortune à un combat singuliei", c'est-à-dire, puisqu'elles sont sans armes, à une lutte à main plate: après une assez longue discussion, le combat commence, et en un tour de main la Fortune est étendue sur le sol; la Pauvreté victorieuse lui met un genou sur la poitrine, l'obligea s'avouer vaincue, et lui impose en guise de châtiment les conditions suivantes : elle enchaînera le Malheur à un poteau, et il ne pourra plus franchir le seuil que de qui l'aura détaché, tandis qu'elle laissera librement circuler le Bonheur : « Chose merveilleuse, qui ne s'était jamais vue, et qui ne se reverra plus, la Fortune tint en cela parole à la Pauvreté : elle enchaîna le Malheur à un poteau, à la disposition de ceux-là seuls qui le délivreraient.... » Mais les hommes le détachent constamment!

logique : c'est l'affirmation, si rare sous la plume de l'auteur, que la gloire récompensera ses efforts *. La Fortune n'y contredit pas, et elle déclare à son tour que, grâce à Boccace, l'obscur Certaldo prendra place à l'avenir auprès des villes les plus illustres2.

Plus grand encore est l'intérêt qui s'attache à l'introduction du livre VIII. Boccace s'est endormi; il est las; à différentes reprises déjà il a suspendu son travail et s'est reposé : à quoi bon tant de peine? se dit-il. Et voilà que lui apparaît Pétrarque, son ami, son maître et son guide, qui lui fait une belle morale, l'exhorte à rechercher la gloire, non seulement pour que son souvenir vive parmi les hommes, mais pour se rapprocher de Dieu, car le travail nous élève au-dessus du vulgaire3. Alors Boccace, vaincu par ces amicales remontrances, reprend l'œuvre interrompue, décidé cette fois à la conduire à bonne fin. Dans cette fiction transparente, il est aisé de reconnaître un reflet de la réalité : un peu de négligence et de découragement ne saurait étonner de la part de Boccace, à qui l'achèvement du livre commencé ne paraissait pas d'une urgence extrême; il dut y avoir des moments d'arrêt dans son travail % et l'on peut admettre que les conseils de Pétrarque furent pour

1. « Quaeso supplex ut inceptum secundetur opus, et, quod obscurum praesentibus nomen meum est, tuo illustratum fulgore clarum apud posteros habeatur. »

2. « Quin et Certaldum tuum inter clara veterum nomina numerabitur. »

3. « Agendum est, laborandum est et totis urgendum viribus ingenium ut a vulgari segregemurgrege, ut tanquam nobis profuere praHeriti, sic et nos posteris valeamus, ut nomen nostrum inter perennia conscribatur, ut famam consequamur œternam, ut videatur, hac in peregrinatione mortali, Deo et non vitiis militasse. »

4. A plusieurs reprises Boccace parle de s'arrêter, dans le cours de son livre; cela est notable à la fin du 1. VI ; le début du 1. IX indique bien qu'il ne se remet à la tâche que pour obéir à Pétrarque.

PREMIEKES ŒUVRES ERUDITES 353

quelque chose dans sa résolution de terminer. S'il en est ainsi, ce fut au cours des entretiens qu'ils eurent ensemble à Milan, en 1359, que Boccace put entendre les pressantes objurgations de son maître.

Parmi les sujets que les deux amis abordèrent alors, la « question de Dante » occupa sans aucun doute une place importante ; mais, sur ce point, ce fut le conteur qui fit la leçon à Pétrarque. C'est un des plus piquants épisodes de cette illustre amitié que la surprise indignée dont ne put se défendre Boccace, le jour où il s'aperçut que Pétrarque ne possédait pas la Divine Comédie dans sa bibliothèque, qu'il ne la connaissait pas, qu'il s'était même abstenu systématiquement de la lire! Pour ce boa Florentin, pour cet admirateur passionné de Dante, c'était une espèce de scandale. La protestation la plus spirituelle, et la plus opportune en la circonstance, consistait à offrir à Pétrarque un exemplaire de l'immortel poème; et c'est ce que Boccace ne manqua pas de faire, en y joignant une épitre en vers latins, dont le tour très élogieux rendait plus acceptable la leçon dissimulée sous ce cadeau1. Mais à quelle époque Boccace eut-il la touchante pensée de réconcilier ainsi les deux grands poètes de Florence? Il a semblé généralement que ce dût être en 1359, immédiatement après sa visite à Milan : une lettre que Pétrarque écrivit à son ami vers cette époque2, est justement consacrée à

1. C'est le poème qui débute ainsi : « Italiœ jam certus honos, cui tempora lauro Roinulei einxere duces, hoc suscipe gratum Dantis opus, » etc.... — Le texte en a été souvent publié, en dernier lieu, et plus correctement, par 0. Hecker (Boccaccio-Funde, p. 18 et suiv.), avec un abondant commentaire. — L'opinion d'après laquelle Boccace aurait copié de sa propre main l'exemplaire de la Dlcine Comédie qu'il envoya à Pétrarque ne repose sur rien.

2. Ep, Fam., XXI, 15. La lettre ne porte aucune date; mais elle parle d'une récente visite de Boccace; on ne peut penser qu'à celle de 1351, à

hauvette. — Boccace. 23

réfuter le reproche de jalousie, à l'égard de Dante, que les ennemis du poète-lauréat lui adressaient ouvertement. Mais des difficultés sérieuses ont été soulevées à ce sujet1 : la lettre de Pétrarque n'était certainement pas destinée à répondre au cadeau de Boccace, car si elle renferme une allusion à l'épitre latine sur Dante, pas un mot n'y rappelle l'envoi de la Divine Comédie ellemême. Lorsque Pétrarque avait reçu de son ami divers ouvrages de saint Augustin, de Cicéron efc de Varron, il avait su l'en remercier de façon plus explicite2. D'autre part, le manuscrit le plus autorisé, de tous ceux qui nous ont conservé l'épitre poétique de Boccace, dit que celuici l'adressa, avec le chef-d'œuvre de Dante, à Pétrarque, alors à Avignon. Ce renseignement, dont il ne faut peut-être pas exagérer la valeur3, mérite pourtant qu'on en tienne compte. S'il est exact, Pétrarque aurait possédé la Divine Comédie dès 1352, ou, au plus tard, dans les premiers mois de 1353, date où il quitta pour toujours la Provence, et ce simple fait réduirait à peu près à néant toutes les discussions qui se sont engagées sur la sincérité de Pétrarque, lorsqu'il affirmait n'avoir pas

Padoue, ou à celle de 1359, à Milan; or le contenu du livre XXI des lettres est nettement favorable à cette dernière année.

Page 1