‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 128 sur 199 · PREMIERES ŒUVRES ERL1 DITES · texte numérisé non relu

PREMIERES ŒUVRES ERL1 DITES

lu le divin poème avant de l'avoir reçu de Boceace

avant 1359, pensait-on1. Cette nouvelle hypothèse parait à tous égards très acceptable, et elle n'empêche pas qu'en 1359 les deux amis se soient encore entretenus de Dante. Rentré à Florence, Boceace aura écrit à Pétrarque une lettre, perdue comme tant d'autres, dans laquelle il s'excusait d'avoir peut-être indiscrètement exalté Dante; et c'est en réponse à ces excuses délicates que Pétrarque répondit pour protester que les éloges accordés à un grand poète ne lui portaient aucunement ombrage.

On peut hardiment aller plus loin encore, et rattacher aux préoccupations de cette période le savoureux petit livre, improprement désigné sous le titre de Vita di Dante, que Boceace consacra à la défense et à la glorification de son idole2. On possède de cette apologie diverses rédactions, au sujet desquelles la critique est longtemps demeurée perplexe 3 : dans la rédaction la

1. Il existe toute une littérature sur ce problème; voir seulement G. Carducci, Délia varia fortuna di Dante, au t. VIII des Opère di G. C. (Bologne, 1893); Nicola Scarano, L'intndia del Petrarca (Giorn. storico délia lett. ital., XXIX); G. Melodia, Difesa di F. Petrarca, Florence, 1902 ; F. Mascetta-Caracci, // « Dedalo » Petrarclicsco, Lanciuno, 1910; etc....

2. Le titre exact de cet opuscule, dans le manuscrit indiqué à la note suivante est : « Délia origine, vita, costumi et studii del chiarissimo poeta Dante Alighieri di Firenze, et dell' opère composte da lui ».

3. La consciencieuse édition, due à Macri-Leone, de la rédaction la plus développée de la Vita di Dante (Florence, 1888) renferme des conclusions tout à fait démodées ; la lumineuse et prudente introduction de Enrico Rostagno à son édition du prétendu Compendio (Bologne, 1899) a entièrement renouvelé la question; elle a reçu l'adhésion de Giuseppe Vandelli (Bull. Soc. Dant., VII, 101) et de plusieurs autres savants. Mais le problème se pose aujourd'hui dans des termes assez différents, depuis les beaux travaux entrepris par Michèle Barbi en vue de l'édition critique de la Vita nuoua et des Rime de Dante; les recherches de ce savant ont mis en pleine valeur l'activité de Boceace comme copiste et divulgateur des œuvres de Dante; son apologie du poète a été placée par lui-même, sous des formes successives, en tête de plusieurs de ces copies. J'adopte ici les conclusions

plus courte, connue elle-même sous deux formes distinctes, fallait-il voir un résumé de la rédaction plus longue — et dans ce cas, l'auteur du résumé était-il bien Boecace? — ou au contraire le prétendu Compendio était-il l'ébauche première, reprise ensuite et développée par son auteur? Il est aujourd'hui permis de dire, avec une pleine confiance, que la rédaction la plus étendue,d'ailleurs écrite avec une certaine intempérance d'ornements et de digressions, est la première, et qu'il est raisonnable d'en reporter la composition aux environs de 1360. Dans la suite, Boecace, amené à copier plusieurs fois de sa main diverses œuvres de Dante, les fit précéder de ce traité laudatif ; mais il ne le recopia pas textuellement : il y fit des suppressions et des retouches, y introduisit plus d'ordre, et souvent donna une expression plus précise à sa pensée. Quoi qu'il en soit, c'est une des œuvres les plus charmantes de sa maturité : on y retrouve avec plaisir* le moraliste, le poète et le conteur à côté du biographe, et la grave erreur des critiques, qui ont attaqué la véracité de Boecace, vient de ce qu'ils n'ont pas su distinguer des choses que l'auteur ne confondait pas. En réalité, il a consciencieusement recueilli sur le compte de Dante, sur sa personne et sur ses œuvres, nombre de renseignements fort utiles et très exacts, dont il cite à l'occasion les sources; mais il ne s'interdit pas d'y insérer une page d'aimable roman — la première rencontre de Dante et de Béatrice enfants, à une Fête du printemps — ou un long morceau allégo-

très solides que M. Barbi a exposées, d'abord en tête de son édition critique de la Vita nuova (p. GLXXI et suiv.), puis dans une étude spéciale (QuaV è la seconda redazione del Traltaleilo in laude di Daniel) insérée dans les Studii sul Boccaccio (Gastelfiorentino, 1913). Je ne puis résumer ici cet important travail, auquel je renvoie le lecteur que ces discussions intéressent.

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rique — l'interprétation du songe qu'avait eu la mère de Dante avant la naissance de son fils — , ou encore des dissertations d'un caractère plus personnel, ici sur la haute dignité de la poésie, là contre l'amour, les femmes et le mariage. La communauté d'inspiration de ces pages et de celles que renferment le De Casibus et le Corbaccio sur les mêmes sujets est évidente : le traité dantesque est encore une œuvre mixte, en partie seulement historique, destinée principalement à l'instruction des lecteurs, mais qui ne renonce pas à leur plaire par un certain agrément de forme1.

Une seule chose est certaine : durant les dernières semaines de mars et les premières d'avril 1359 2, Boccace fit à Milan, auprès de Pétrarque, un séjour qui exerça une influence décisive sur la suite de sa vie. Les sujets littéraires alternèrent, dans leurs entretiens, avec les préoccupations morales et religieuses : sincère et confiant, Boccace dut reconnaître combien il était loin de réaliser dans sa vie et dans ses pensées le bel équilibre auquel Pétrarque était parvenu, depuis plu-

1. On a généralement admis que le traité dantesque n'avait pu être entrepris qu'après le complet achèvement du De Casibus ; car, apercevant l'ombre de Dante parmi les derniers illustres malheureux qui défilent devant lui (1. IX, avant le ch. sur le duc d'Athènes), Boccace lui dit : « Veux-tu que je raconte aussi tes malheurs? Mais tu sais combien mes forces sont faibles pour une si grande tâche! » On a fait observer (0. Hecker, Boccaccio-Funde, 154, n.) que Boccace n'aurait pu s'exprimer ainsi s'il avait déjà commencé son petit traité sur Dante. Le raisonnement semble impeccable; je n'y ferai qu'une objection : c'est qu'un traité en langue vulgaire n'est pas comparable à une œuvre latine, et ne s'adresse pas au même public; d'ailleurs Dante n'est pas un vaincu de la Fortune, mais bien plutôt une victime de concitoyens iniques. Dans cette excuse, je verrais plutôt la preuve que Boccace à ce moment avait déjà clans l'esprit le plan de son petit livre.

2. Une note personnelle de Pétrarque, publiée par Pierre de Nolhac (P. et l'I/um., t. II, p. 267), atteste que Boccace était à Milan le 16 mars; le 11 avril il en était parti (Ep. Fam., XX, 7) : une lettre de F. Nelli (XXIII, 17 mai), dit qu'il avait fait un heureux voyage de retour.

sieurs années déjà, après bien des luttes ; celui-ci prodigua an conteur les conseils les plus affectueux et les plus pressants, au point que Boccace a pu écrire : « Mon glorieux maître François Pétrarque m'a souvent repris et m'a engagé à me détourner des plaisirs de la terre, pour m'appliquer aux choses éternelles; c'est lui qui a réussi à donner à mes affections une direction, je ne dis pas parfaite, du moins meilleure l. » Sur ce sujet, Boccace composa sa quinzième églogue, dans laquelle il s'est représenté lui-même, sous le nom de Tvphlos (l'aveugle), écoutant avec respect, mais non sans découragement, les bienveillantes remontrances de Philostrophos (l'amical convertisseur).

Lorsque Boccace rentra de Milan à Florence, il était mûr pour une conversion, dont un incident singulier allait bientôt lui rappeler la nécessité; il était prêt aussi à se vouer exclusivement aux purs travaux d'exégèse classique. Une nouvelle période commence alors dans sa vie.

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