Magna bellua », dit Pétrarque (Ep. sen., III
Durant l'hiver 1359-1360, comme Pilate se rendait de Venise à Avignon, Boccace réussit à l'attirer en Toscane : il obtint pour lui la charge d'enseigner le grec au ce Studio » de Florence, et lui offrit dans sa maison une hospitalité, qui fut acceptée1. Pareil zèle ne saurait surprendre de la part de Boccace : outre son désir de complaire à Pétrarque, il était possédé, par lui-même, d'un très vif amour du grec. Dès sa jeunesse, à Naples, où il avait aussi connu Barlaam, il en avait appris quelques mots; ses manuscrits antérieurs à 1350 conservent des alphabets, des distiques qu'il avait gauchement copiés, en y joignant une transcription phonétique et une traduction latine2. L'occasion d'étendre ses connaissances dans ce domaine encore inexploré, et d'entrer en communion directe avec les chefs-d'œuvre des plus laineux écrivains de l'antiquité n'était pas de celles qu'il put laisser échapper; aussi, dès son retour de Milan, s'était-il employé, avec les quelques amis qui partageaient sa passion pour les études classiques, à obtenir de la Seigneurie une rétribution honnête pour le professeur de grec ; et, malgré toutes les rebuffades qu'il dut essuver de cet original, il le garda chez lui près de trois ans, jusqu'au mois d'octobre 1362 3.
1. « Ego fui qui Leontium Pylatum a Veneliis occiduam Babilonem quaerentem a longa peregrinatione meis flexi consiliis et in patria tenui, qui illiun in propriam domum suscepi et diu hospitem habui, et maximo labore meo curavi ut inter doctores florentini Studii susciperetur, ei ex publico mercede apposita. » {De Gen. Deor., 1. XV, c. 7; 0. Hecker, p. 277).
2. Dans le Térence de la Bibl. Laurentienne, f. 8'i verso, et dans le Zibaldone de la même bibliothèque (XXIX, 8), f. 44 verso; voir mes Noies, p. 95 et suiv.; 101 et suiv. et fac-similé 5 et 6.
3. « Eum legentem Homerum et mecum singulari amicitia conversantem fere tribus annis audivi » (Hecker, p. 272). Le départ de Boccace pour Naples ayant eu lieu à la fin d'octobre 1362 (voir ci-après p. 371), ces trois années incomplètes avaient commencé en 1360.
Tout de suite, il fut convenu qu'on s'attaquerait aux poèmes homériques. Pétrarque signala qu'un exemplaire en était à vendre à Padoue, mais il offrait de prêter le sien, si l'achat ne pouvait avoir lieu * ; Boccace acquit de ses deniers le texte disponible2, et le travail commença vers septembre 1360. Il ne parait pas douteux que l'enseignement de Pilate ait simplement consisté à lire et à expliquer Homère, c'est-à-dire à préparer la traduction3. Il avait jusqu'à trois auditeurs4, dont le plus actif était assurément Boccace, et que l'on peut considérer comme ses collaborateurs; car s'il entendait assez bien — sauf exceptions — le sens de chaque mot grec, ce singulier professeur était peu capable de l'exprimer en latin5. Ce fut donc à force de questions, d'explications confuses ou d'inductions peu sûres que l'on se mettait d'accord sur telle ou telle interprétation. A son ignorance, Pilate unissait un aplomb imperturbable; sa traduction et, plus encore, les commentaires que Boccace a recueillis de sa bouche montrent qu'il préférait inventer plutôt que d'avouer qu'il ne savait pas ; aussi son œuvre est-elle extrêmement médiocre. Pétrarque, qui avait de