‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 136 sur 199 · Voir ci-dessus p. 363, note · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus p. 363, note

message était pour Boccace; de Florence il se rendait à Naples ; il devait s'embarquer de là pour la France et la Bretagne; à son retour en Italie, il se proposait de visiter aussi Pétrarque. Les révélations de ce singulier visiteur comportaient, à l'adresse du conteur, une menace — la mort le guettait : il n'avait plus que peu d'années à vivre — et un ordre — renoncer à l'étude de la poésie profane1. — Le pauvre Boccace fut confondu, bouleversé par cette intervention imprévue d'un dévot personnage qu'il n'avait jamais vu, mais qui paraissait assez bien le connaître, et qui, il n'en douta pas un instant, était le porteur d'un avertissement divin. Toutes les préoccupations morales et religieuses qui avaient à plusieurs reprises effleuré son àme, sans réussir à y ramener la paix et la sécurité, se réveillèrent plus vives que jamais : il crut sentir passer sur lui l'aile de la mort, et se demanda s'il ne devait pas aussitôt jeter tous ses papiers au feu.

Heureusement, avant de prendre ce parti extrême, Boccace eut la bonne inspiration de consulter Pétrarque, et celui-ci lui répondit une belle lettre, pleine de prudence et de sages conseils, qui est en même temps un morceau d'une importance capitale pour préciser la physionomie morale des deux amis, en face l'un de l'autre. A la crédulité un peu irréfléchie de l'impressionnable Boccace, s'oppose l'esprit critique et la ferme possession de soi qui distinguaient Pétrarque : ce mes-

1. Ce récit nous est fourni par une lettre de Pétrarque (Ep. Son., I, 5), La vie du bienheureux P. Petroni publiée par les Bollandistes, sous la date du 29 mai, repose essentiellement sur le texte de cette lettre, et c'est à tort que l'on y chercherait quelque détail supplémentaire digne de foi (voir une intéressante étude de Guido Traversari à ce sujet, dans la Rassegna Pugliese de 1905, t. XXII); le nom du visiteur de Boccace, Gioacchino Giani, partout répété, reste douteux.

LA TRADUCTION D HOMEItE 369

sager, que son ami a jugé exact et fidèle, n'est peut-être qu'un imposteur, car il arrive souvent que le mensonge se pare des dehors respectés de la religion. D'ailleurs, même s'il est sincère, quelle surprise peuvent bien exciter ses paroles? La mort nous menace à chaque instant; nous devons en être constamment convaincus, et c'est déjà beaucoup d'avoir l'assurance de vivre « peu d'années », c'est-à-dire en tout cas plus d'un an! Pétrarque se réserve d'ailleurs, quand il le verra, d'observer sévèrement cet étrange ambassadeur. Puis, passant à des considérations d'ordre purement moral, il adjure Boccace de ne pas aimer la vie d'un amour exclusif, mais de se préparer sérieusement, chaque jour, à la mort. En ce qui concerne les études profanes, Pétrarque proteste qu'il blâmerait l'homme qui se tournerait vers elles au déclin de sa vie, à l'heure où de plus graves préoccupations s'imposent à sa pensée; mais celui qui en a toujours l'ait ses délices y trouve un délassement qui ne nuit en rien à la sainteté; bien plus, en perfectionnant son âme, il la rend plus apte à glorifier Dieu — et Pétrarque en vient à formuler cette proposition anti-chrétienne, mais à laquelle, visiblement, il tenait comme au dogme le plus essentiel : la piété d'un savant a plus de prix que celle d'un ignorant1.

Cette lettre pondérée, où sont invoquées de nombreuses et graves autorités, fit assurément sur l'âme troublée de Boccace la plus salutaire impression. Il est singulier que le caricaturiste de frate Cipolla, et de tant d'autres moines peu scrupuleux, n'ait pas remarqué tout de suite,

1. « Quorum quidem omnium (doctorum îeque ac rusticorum), peregrinatio (ad virtutem) est beata, sed ea cerle gloriosior quœ clarior, quae altior, unde fit ut literata; devotioni comparabilis non sit, quamvis devota, rusticitas » (Ep. Sert., I, 5).

hauvette. — Boccace.

de lui-même, que les révélations qui lui étaient transmises au nom de P. Petroni n'avaient rien de surnaturel ! Évidemment la menace d'une mort prochaine lui avait fait perdre tout sang-froid, et c'est sur ce point que les conseils de Pétrarque étaient les plus opportuns : Boccace aimait trop la vie1; il était urgent qu'il s'accoutumât à la pensée delà mort, et l'on peut croire qu'il s'y appliqua plus sérieusement à partir de cette alerte. En ce qui concerne la question des études profanes, la réponse de Pétrarque fut pour lui un soulagement : il continua, sans remords, à se passionner pour la traduction d'Homère. Dans le premier moment de désarroi, il avait eu une idée touchante : s'il devait se séparer de ses livres, c'était à Pétrarque seul qu'il voulait les céder, c'est-à-dire les vendre, pour le prix que son ami fixerait lui-même. Pétrarque ne repoussa pas la proposition, mais en faisant remarquer qu'il ne pouvait fixer aucun prix, puisque il ne connaissait pas exactement la composition de cette bibliothèque; il demandait donc à ce sujet un supplément d'information, et ajoutait que son désir était de léguer, à sa mort, ses livres et ceux de son ami, s'il les acquérait, à quelque fondation pieuse. D'ici là, il souhaitait que Boccace, toujours harcelé par la pauvreté, vint s'établir auprès de lui : « Je ne puis t'offrir la richesse,... mais j'ai de quoi suffire largement à deux, unis par le cœur sous un même toit. Tu me feras tort si tu dédaignes mon invitation; et si tu te défies de moi, tu me fais encore plus injure2. »

Tous ces projets demeurèrent sans effet : Boccace garda ses livres, et, pour le moment, ne. crut pas devoir

1. Sur les déclarations de Boccace à ce sujet, dans le Curbaccio, voir ci-dessus, p. 343, note 1.

Page 1