‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 137 sur 199 · Fin de VEp, Son., I · texte numérisé non relu

Fin de VEp, Son., I

se rendre chez Pétrarque. Dans le besoin où il était d'améliorer sa situation matérielle, l'hospitalité vers laquelle il tourna instinctivement ses regards fut celle de Niccolô Acciaiuoli. à Naples.

Ce séjour de Boccace à Naples, de novembre 1362 à avril 1363, est connu par un seul document, très long et très riche en détails précis touchant la triste expérience que le conteur fit alors de l'hospitalité d'Acciaiuoli, mais obscur et embarrassant à plus d'un égard; aussi l'authenticité en a-t-elle été souvent contestée. Il s'agit d'une lettre, en italien, que Boccace aurait adressée à Francesco Nelli, pour y déverser le trop-plein de son cœur ulcéré, à la suite des traitements indignes dont il avait eu à se plaindre de la part du grand sénéchal et de son entourage. La question de l'authenticité et celle de la date à laquelle il convient de placer cet épisode, peuvent être considérées comme définitivement résolues1; il est tout à fait inadmissible que ce soit l'œuvre d'un faussaire. Il reste seulement une difficulté : aucun des manuscrits qui nous ont conservé cette épître n'est antérieur au xvc siècle, même assez avancé, et le texte en est fort incorrect, obscurci par des lacunes évidentes ; on peut donc se demander si cette prose, qui rappelle

1. On en trouvera une bibliographie et un résumé complet dans un article de Guido Traversari, au t. XLVI, p. 100 et suiv. du Giornalc storico delta lett. ital. (1905); voir aussi, pour la date, 0. Hecker, Boccacc'w-Fundc, p. 81, n. 2, et M. Valtasso, Del Petrarca c dl aîcuni suoi amici, Rome, 1904, (p. 23-28). F. Torraca persiste à placer en 1361 le voyage à Naples et le mauvais accueil d'Acciaiuoli; il est vrai qu'il ne tient aucun compte de l'article de G. Traversari, ni de la publication de M- Vattasso (Ber la biografia dl G. B., p. 101-105).

fort peu la saveur du style de Boccace, n'est pas la traduction, maladroite et peu complète, d'une rédaction latine originale, aujourd'hui perdue. Un autre doute légitime est que la lettre, une fois écrite, ne fut peut-être jamais envoyée à son destinataire, car il ne subsiste ailleurs aucune trace de la brouille survenue brusquement entre Boccace d'une part, Acciaiuoli et Nelli de l'autre; au reste Nelli mourait à Naples, au mois de juillet ou d'août 1363, précédant Acciaiuoli lui-même de deux ans dans la tombe. Sa grande colère apaisée, Boccace avait-il eu la sagesse de ne pas insister? Il n'était pas dans son caractère en effet de garder rancune après l'explosion, toujours très vive, de sa mauvaise humeur. Mais ces doutes n'enlèvent rien à la valeur du témoignage qu'apporte sa précieuse lettre à Nelli, sur un épisode de sa vie qu'aucun autre texte ne révèle.

Francesco Nelli, prieur de l'église des Saints-Apôtres à Florence, intime ami de Boccace, et l'un des plus fidèles correspondants de Pétrarque1, se décidait en 1361 à s'éloigner de sa ville natale pour aller s'établir auprès de Niccolô Acciaiuoli, en qualité de « dépensier du grand sénéchal2 ». Zanobi da Strada, ayant obtenu le titre de secrétaire apostolique, venait de quitter Naples pour se fixer à Avignon, où d'ailleurs il mourait avant la fin de 1361 ; Acciaiuoli, en appelant à lui un autre de ses compatriotes, le choisissait à dessein parmi les meilleurs amis de Pétrarque, car le vaniteux sénéchal tenait à entretenir avec le célèbre poète des relations, qui étaient à ses yeux le gage de l'immortalité3. Son rêve eût été d'attirer le grand

1. H. Cochin, Un ami de Pétrarque, les /étires de F. Nelli\ Paris, 1892.

2. • Spenditore a Napoli del gran siniscalco Acciaiuoli di Firenze », dit l'adresse de la lettre de Boccace (Gorazzini, p. 131).

3. Voir la lettre de Pétrarque, qui répond à ce vœu d'Acciaiuoli, dans

homme lui-même à Naples1; faute de mieux, Acciaiuoli voulait avoir Boccace, que son talent et sa renommée d'éruclit désignaient pour jouer près de lui le rôle d'historiographe. Or Naples conservait toujours pour l'amant de Fiammetta une irrésistible séduction; en outre, la pauvreté dont il ne cessait de se plaindre, et peut-être d'autres difficultés dont nous ne connaissons pas la nature -, lui faisaient souhaiter de chercher hors de Florence une existence plus libre et plus aisée; il y avait donc d'assez sérieuses chances pour qu'il se laissât tenter. Ce fut à Messine, vers l'époque où mourut le roi Louis de Tarente (26 mai 1362), que Niccolô Acciaiuoli et Francesco Nelli jugèrent le moment opportun pour faire une démarche auprès de Boccace3 : Acciaiuoli lui écrivit, de sa propre main, une épître pressante, qui peut-être n'aurait pas dissipé les défiances du conteur, depuis longtemps averti du caractère vaniteux et peu sûr du sénéchal4; mais une lettre de Francesco Nelli, son ami, qui, connaissant exactement ses goûts, devait être en mesure de veiller à ce qu'ils lussent satisfaits, eut raison de ses faibles résistances5.

les Ep. /'«/«., XXIII, 18; sur ce sujet, voir la 29e lettre de F. Nelli et la lettre d'Acciaiuoli lui-même (app. I de H. Cochin, Un ami de Pétrarque).

1. Sur ce désir d'Acciaiuoli. manifesté au lendemain de la mort de Zanobi, consulter la lettre de Barbato da Sulmona publiée par M. Vattasso, op. cit., p. 19 (lignes 14-17).

2. Celte hypothèse assez vraisemblable est formulée par G. Traversait, dans son article cité. Voir ci-après, p. 380.

3. « A Messina, in quelli di che il noslro re Lodovico mori, di questo infortunio si fece parola » (Gorazzini, p. 132). L'expression infortunio est une de celles qui ont été le plus discutées ; on peut fort bien admettre, comme le voulait A. Gaspary, qu'elle se rapporte simplement à la pauvreté de Uoccace; mais il n'est pas impossible non plus qu'une circonstance particulière, qui nous échappe, se soit alors produite (voir note précéd.).

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