Corazzini, p
qu'il aimait à rappeler1; maintenant encore, son idéal ne comportait certes aucun luxe, mais il avait, en ce qui concerne le mobilier et la table au moins, des exigences de propreté qui passaient alors pour aristocratiques 2. Il s'indignait avec raison de n'être pas le commensal d'Acciaiuoli et de Nelli; et ce qui l'exaspérait le plus était de voir que ce dernier, chargé expressément d'administrer la maison du sénéchal, semblait trouver ce traitement tout naturel : se rendait-il si peu compte que Boccace attendait de ses hôtes, avec un minimum de bien-être, la tranquillité d'esprit nécessaire à l'étude, et la considération que méritait sa valeur personnelle? A la fin, il quitta « la sentine », où il avait passé deux mois d'enfer, et trouva une hospitalité plus cordiale chez un jeune Florentin, qui faisait une belle carrière dans le métier des armes, Mainardo dei Gavalcanti, avec lequel, jusqu'à la fin de sa vie, il entretint une correspondance affectueuse; son frère Jacopo, n'en pouvant plus, s'était réfugié à l'auberge. Mais Niccolô Àcciaiuoli revint à la charge et invita Boccace à sa villa de Tripergoli, près de Baies; reprenant espoir, le conteur s'y rendit, toujours avec ses livres, mais pour y retrouver les mêmes déceptions : le lit qui lui fut donné était si indignement sale qu'un visiteur, ému de pitié, lui en fit apporter un plus décent de Pouzzoles.
1. Ses compagnons de jeunesse, a Naples, quoique nobles, ne dédaignaient pas de venir chez lui : « Vedevano me con consuetudine d'uomo, e non di bestia, e assai dilicatamente vivere, siccome noi Fiorentini viviamo; vedevano ancora la casae la masserizia mia, secondo la misura délia possibilité mia, splendida assai. >» (ibid., p. 140)
2. « Una casellina rimossa dai romori dei ruffiani garritori, una tavola coperta di netti e onesti mantili, cibi popolareschi ma nettamente parati, e con queste cose cosi temperate, volgari vini e chiari, e in netto vaso; .. un letticiuolo sècondo la qualità délia mia condiziono, posto in una caméra netta.... >» (p. 140). On reconnaît le Toscan chez Boccace à son exigence sur la qualité du vin; il y insiste p. 1*8-138.
Puis, pour comble de malheur, quand le sénéchal regagna Naples avec sa suite, on oublia Boccace dans ce désert, charmant à n'en pas clouter, mais où il dut jeûner pendant deux jours! Enfin on s'avisa de le ramener, avec ses livres, à « la sentine »; il refusa, et comme Mainardo était alors absent, il se retira chez un modeste commerçant de ses amis, où il attendit encore cinquante jours. Au bout de ce temps, ne voyant rien venir, il se souvint de Pétrarque, et décida de l'aller rejoindre à Venise.
Tous les griefs lentement accumulés dans son coeur le firent éclater en une violente colère lorsqu'il reçut à Venise une lettre, clans laquelle, tout en l'invitant à nouveau, Nelli lui reprochait avec vivacité son brusque départ, ou pour mieux dire cette fuite précipitée, qui avait clairement révélé sa nature « impétueuse », sa fragilité cl' « homme de verre », sans consistance, brisé au premier choc. On sait déjà que les plaisanteries de ce genre exaspéraient Boccace : dans sa lettre de 1353 à Zanobi da Strada, il s'était élevé avec véhémence contre le sobriquet de « Johannes tranquillitatum 1 » ; cette fois, toute la première partie de sa réponse 2 est consacrée à réfuter ces deux expressions, qui l'avaient piqué au vif : « uomo di vetro » et « subito ». Il y a là quelque excès de susceptibilité. En même temps, cette déplorable équipée réveillait en lui toute la série des reproches que depuis longtemps il adressait à N. Acciaiuoli, et la seconde moitié de sa lettre, la plus longue 3, n'est qu'une invective passionnée contre le grand sénéchal. Instructive pour l'appréciation du caractère d'Acciaiuoli, cette