Corazzini, p
2. Lettre à Barbato da Sulrnona, datée de Florence, 13 mai 1362
roir ci-dessus, p. 374.
ne songe pas à moissonner quand le blé est en herbe. Voilà pourquoi j'ai tardé à vous écrire, ne voulant pas le faire sans fruit, et vous sachant peu disposé, dans les premiers instants, à écouter des conseils... » Il est certain que Boccace a beaucoup attendu ; mais s'il se décida, en septembre 1363 ou en mars 1364, à consoler son ami, c'est qu'à ce moment il se trouvait lui-même dans un demi-exil, et que son homélie répondait à son propre état d'esprit, au moins autant qu'aux besoins de Messer Pino.
La lettre, dans son ensemble, est le développement d'un certain nombre de lieux communs, confirmés par des séries d'exemples empruntés à l'histoire ancienne; on y trouve comme une sélection de noms, extraits du De casibus et du De claris mulieribus . Pour le lecteur moderne, cela manque un peu d'intérêt : la patrie du sage n'est pas telle ou telle ville, mais le monde entier; il suffit donc de considérer l'exil comme un simple déplacement, auquel l'homme s'adapte sans grand effort; la pauvreté n'est pas à craindre : Dieu et la nature pourvoient suffisamment à nos besoins les plus impérieux; les épreuves infligées à la vieillesse ont ceci de bon, qu'elles ne sauraient durer longtemps, la mort nous promettant une délivrance prochaine, etc.. Quelques-unes de «es maximes stoïciennes paraissent comporter une application plus particulière à Pino dei Rossi; ainsi un développement spécial nous apprend que pet exilé ne se résignait pas à une condamnation injuste et infamante, qu'il multipliait les protestations, les lettres aux inagistrats et aux particuliers, pour faire reconnaître son innocence; et Bopcace le ponjure de se palmer, 4e recouvrer sa force d'âme et de puiser dans le témoignage de sa conscience la sérénité, la dignité qui
30CCACE A CEKTALDO 383
L'élèveront, nouveau Socrate, bien au-dessus tle l'injustice et de l'ingratitude de ses concitoyens.
Mais les pages les plus curieuses sont celles où le moraliste nous découvre ses propres pensées, et nous ramène à ses préoccupations personnelles. Son insistance à énumérer les avantages de la pauvreté est significative; son misogynisme éclate dans le passage où il soutient qu'une femme méchante fait autant de mal à son mari, dans la prospérité, qu'une vertueuse lui peut apporter de consolation dans le malheur. Le morceau qui traite de l'amitié est particulièrement attachant : sans doute, l'exil qui nous prive de nos amis est un grand mal; mais avons-nous tant de vrais amis? Le malheur justement nous aide à les compter, et nous apprend que c'est déjà beaucoup d'en avoir un ou deux. Ceux-là, il n'est pas nécessaire que nous les voyions près de nous pour (pie nous puisions un réconfort dans leur affection, et pour être sûrs qu'elle ne nous manque jamais : nous sommes constamment unis à eux par la pensée, et si nous ne pouvons leur rendre de fréquentes visites, il nous est toujours possible d'échanger nos idées par lettres. Boccace trouve ici de jolies expressions : (( Si vos pieds ne peuvent vous conduire là où sont vos amis, faites que vos doigts vous y portent, et au lieu de la langue, employez la plume! » On éprouve cependant quelque surprise à voir avec quelle netteté Boccace exalte la douceur de l'amitié à distance ; cela est presque offensant : « Qui peut vous empêcher d'évoquer vos, amis dans votre pensée, de leur parler et de les entendre? Vous questionnez, et ils répondent; vous les cpnseillez pu y°us leur demandez conseil , et tout cela est beaucoup plus, charmant que si vous les aviez présents devant Yous ; ils vous écouteront autant qu'il vous plaira de
parler, et jamais ils ne vous interrompront. Ils approuveront ce que vous direz, et répondront ce que vous désirerez; jamais de froissement, jamais un mot de trop entre eux et vous... Oh charmante compagnie, bien plus désirable que la présence réelle ! * »
Après les mécomptes éprouvés a Naples, auprès d'Acciaiuoli et de Nelli, ce langage peut se comprendre; mais comment le souvenir des heures exquises, passées dans l'intimité dePétrarque à Padoue, à Milan, à Venise, n'a-t-il pas arrêté la plume de Boccace, ou du moins n'a-t-il pas atténué l'àpreté de cette misanthropie? Leur dernière rencontre lui avait-elle donné à penser que l'on s'entend mieux de loin que de près? Le caractère indépendant du conteur et la vivacité de son langage provoquèrent- ils l'apparition entre eux de quelque ombre, dont Boccace, averti par une expérience récente, comprit le danger? Préféra-t-il a l'hospitalité qu'il avait trouvée à Venise la solitude farouche de Certaldo, au milieu de paysans dont il n'a pas cherché à dissimuler la grossière ignorance2, afin de sauvegarder plus sûrement la précieuse amitié de Pétrarque? Ce sont des questions qui se présentent naturellement à la pensée, surtout quand de cette lettre on rapproche un passage de sa dernière églogue latine, la seizième, composée peu après ces incidents3 : Boccace y parle en termes mesurés, mais où l'on sent un frémissement de colère encore mal éteinte, de l'affront qu'il a essuyé à Naples, puis répondant à la pressante invitation que Pétrarque