Voir ci-dessus, p. 184 et suiv
fût pas veuve quand Boccaee écrivait ceci, il faut rappeler que Jacques de Majorque mourut en janvier 1375, onze mois avant l'auteur du De Claris Mulieribus.
D'autres raisons, d'un ordre différent, permettent de considérer comme réellement tardif l'achèvement du traité; elles sont tirées de l'emploi que Boccaee y a fait des œuvres de Tacite.
Ce fut l'honneur et l'originalité de Boccaee humaniste, après avoir déchiffré les poèmes homériques, de pouvoir le premier lire et utiliser les œuvres de Tacite, tombées dans un profond oubli durant tout le moyen âge, et remises en circulation seulement au début du xve siècle ; Pétrarque ne prononce même pas le nom de cet historien, et ne paraît pas avoir lu une ligne de lui1. Les seules mentions qu'en ait faites Boccaee appartiennent aux dernières années de sa vie; ce sont : une lettre datée de Naples, 20 janvier 1371 2, un double passage du commentaire de Dante 3, publiquement professé à Florence à partir d'octobre 1373, et une addition marginale h un chapitre de la Généalogie, addition qui, en raison de sa place seule, doit être rapportée à la période des remaniements les plus tardifs
1. P. de Nolhac, Pétrarque et /' humanisme, t. II, p. 43; du même, Boccaee et Tacite, t. XII des Mél. d'arch. et cVHist., de l'Ecole française de Rome.
2. La date de cette lettre, de peu postérieure à la mort du pape Urbain V (10 déc. 1370) et à l'élection de Grégoire XI (30 déc.) ne peut faire aucun doute; on y lit : « Quaternum quem asportasti Cornehi Taciti, quœso saltem mittas, ne laborem meum frustraveris et libro deformitatem ampliorem addideris. » (Corazzini, p, 259)
3. Comenio, éd. G. Milanesi, t. I, p. 333 (secondochè Cornelio Tacito scrive) et 400 (secondochè scrive Cornelio Tacito nel XV0 libro délie suc storie); il s'agit de l'héroïsme d'Epicharis et de la mort de Sénèque: les deux citations se rapportent au livre XV des Annales, mais les emprunts du Comcnto à Tacite, s'étendent aux livres XII-XV (cf. Paget Toynbee, p. 107 des Studii su G. Boccaccio (1013).
du livre1. A ces mentions explicites, s'ajoutent les cinq biographies de femmes, dont la matière est tirée de Tacite, bien que l'historien n'y soit pas nommé; mais, dans ce traité, l'auteur n'a indiqué aucune de ses sources : l'emprunt n'en est pas moins certain2.
Conclure de ces emprunts que, dès 1362, Boccace eut entre les mains d'importants fragments de Tacite serait fort imprudent ; car le passage de la Généalogie enseigne clairement ceci : la rédaction autographe que nous possédons de cet ouvrage contient dès le début des allusions à l'enseignement de L. Pilate et des citations en grec d'Homère, c'est-à-dire une rédaction sûrement postérieure à 1362 ; à ce moment, Boccace n'avait pas encore lu le passage de Tacite, qui lui inspira plus tard une importante addition. Il ne connaissait pas davantage les Annales lorsqu'il rédigeait le chapitre de Néron dans son De Caaibus*. Enfin il serait incroyable, si Boccace avait eu Tacite entre les mains avant 1362, qu'il n'eut jamais communiqué sa découverte à son « illustre maître et grand ami ». Egalement avides de semblables trouvailles, les deux humanistes mettaient leurs richesses en commun : Boccace qui procurait à Pétrarque la Divine Comédie, diverses œuvres de Cicéron etde Varron,la traduction d'Homère, lui aurai t-
1. « Verum hoc potius... ex Cornelio Tacito sumi potest »; voir 0. Hecker, Boccaccio-Funde, p. 101; l'addition, assez longue, est faite au ch. 23 du livre III; elle a trait à l'origine du culte de Vénus à Paphos; voir Tacite, Ilist. II, 3. Sur la chronologie des remaniements de la Généalogie, voir ci-après, p. 415 et suiv.
2. P. de Nolhac, Boccace et Tacite, p. 12-25. — Une collation attentive de la rédaction du cod. Mediceus, malgré son incorrection, pourrait faire voir quelques rapprochements plus étroits encore avec Tacite; ainsi dans le ch. sur Agrippfne je relève : « Ab Anlceto liberto, prsefecto classis«; et « ostenso utero exclamavit ut. »
3. Ce chapitre, dans ses deux rédactions, ne reflète que le récit de Suétone. Voir plus haut (p. 396, n. 4).
il caché son Tacite, lui qui en confiait un fragment à un Niccolô da Montefalcone abbé de S. Stefano en Càlàbre1? Une seule explication est possible : c'est que Boccace eut 1res tardivement les œuvres de Tacite sous les yeux, après ses visites de 1363 et de 1368 à Pétrarque, c'est-à-dire lorsque l'occasion ne se présenta plus à lui de causer longuement avec son ami de ses lectures, de ses travaux et de ses découvertes.
Les fragments que Boccace a consultés de Tacite (Annales, XII-XVI et Hist.. II-III) sont exactement compris dans un célèbre manuscrit de Florence, le « Mediceus II » {Ann.. XI-XVI; Hist., I-V), considéré comme venant du Mont-Cassin -; de là à conclure que Boccace a eu ce manuscrit même entre les mains, il n'y a qu'un pas. d'autan I plus Facile à franchir qu'une tradition très digne de foi nous parle de la visite que le conteur fit à la bibliothèque du célèbre couvent : il éprouva une vive indignation en constatant l'ignorance grossière et la négligence des moines, qui laissaient tant de trésors ensevelis sous la poussière et les toiles d'araignées, abandonnés aux rats, sans aucune fermeture qui les mit à l'abri d'une dispersion facile3. Est-ce à ce moment qu'il prit ou fit prendre copie des œuvres de Tacite? On est tenté de le supposer. Obtint-il la permission d'emporter le précieux manuscrit, ou bien, sans l'obtenir, crut-il pouvoir soustraire ce texte rare à une destruction qui lui paraissait inévitable? C'est un irri-
1. Lettre citée, du 20 janvier 1371. Tout ceci a été déjà fort bien dit par P. de Nolhac.
2. R. Sabbadini, Le scoperte dei Codici greci e laiini nei secoli XIV e XV (Florence, 1905), p. 29.
3. Le récit est dans le Commentaire de Benvenuto da Imola sur Dante (t. V, p. 301); Benvenuto fut un des jeunes amis et, peut-on dire, des disciples de Boccace, qu'il appelle : « venerabilis praeceptor meus ».
tant mystère. Mais le voyage en Campanie au cours duquel eut lieu la visite au Mont-Cassin, peut être sans invraisemblance rattaché au voyage de 1370-71 à Naples, les précédents étant écartés pour les motifs exposés ci-dessus. Dans cette hypothèse, le chapitre sur Agrippine ne serait pas antérieur à cette date, c'est-à-dire que la première série des biographies de femmes illustres1 n'aurait été achevée qu'après 1370. Ceci n'empêche aucunement que, dès 1362, Boccace n'ait dédié à Andréa Acciaiuoli « ce qu'il avait composé jusqu'alors du livre commencé »; on a vu que le chapitre xxv de la première rédaction était antérieur aux leçons de Pilate 2 : trente ou quarante biographies pouvaient donc être déjà rédigées. L'œuvre n'aurait été complétée et refondue que beaucoup plus tard, pendant^ les loisirs d'une vieillesse solitaire.
L'adjonction finale du chapitre sur la reine Jeanne n'est pas sans intérêt encore à cet égard : c'est une apologie, destinée à venger entièrement l'héritière de Robert Ier de toutes les accusations infamantes qui avaient pesé sur elle. Boccace avait parlé de Jeanne en termes bien différents, au dernier chapitre du De Casibus. A cet endroit, sans mettre la reine personnellement en cause à propos de l'assassinat de son premier mari, l'auteur soulignait le fait que le jeune prince avait été arraché par les conjurés à la couche royale3; il rappelait le traitement indigne infligé à André par la
1. Les chapitres i-lxxiv du brouillon, voir p. 401. P. de Nolhac avait été amené dès 1892 à penser que les chapitres extraits de Tacite étaient une addition tardive : « la question (des deux rédactions), disait-il prudemment, laisse encore place à des recherches nouvelles » {Boccace et Tacite, p. 9 note).